
Chronique
La fleur d’oranger en Tunisie : le parfum d’un patrimoine vivant
Au lever du jour, dans les vergers du Cap Bon, l’air devient presque dense, un parfum délicat envahit l’air. Entre les rangées d’orangers amers, les petites fleurs blanches du bigaradier s’ouvrent lentement, libérant une fragrance douce et envoûtante qui annonce l’une des saisons les plus emblématiques de la région.
En Tunisie, la fleur d’oranger, ou «zhar», est bien plus qu’une culture agricole.
Elle fait partie de la mémoire collective, des traditions familiales et du patrimoine vivant transmis de génération en génération.
Le Cap Bon, cœur de la fleur d’oranger tunisienne
La production tunisienne de fleur d’oranger est étroitement liée au bigaradier (Citrus aurantium), cultivé principalement dans la région du Cap Bon et plus particulièrement dans le gouvernorat de Nabeul.
Selon les données les plus récentes de la profession agricole, la région compte près de 483 hectares de vergers de bigaradier, soit environ 83 % des superficies nationales consacrées à cette culture.
À elle seule, elle assure près de 95 % de la production tunisienne.
Chaque année, entre mars et avril, la floraison transforme les paysages en un véritable nuage parfumé.
Selon les conditions climatiques et la pluviométrie, la récolte annuelle est généralement estimée entre 11 000 et
14 000 tonnes de fleurs fraîches.
Une récolte qui mobilise toute une région
Dès l’aube, lorsque la fraîcheur du matin préserve encore les arômes des fleurs, les cueilleuses et cueilleurs s’activent dans les vergers.
La récolte demeure essentiellement manuelle. Les fleurs sont cueillies avec soin afin de préserver leur qualité et leur richesse aromatique.
Dans de nombreuses familles du Cap Bon, cette période constitue un rendez-vous annuel où se mêlent travail, transmission des savoir-faire et vie communautaire.
Chaque printemps, cette activité saisonnière procure également des revenu complémentaires à de nombreux habitants des zones rurales.
De la fleur au précieux néroli
Une fois récoltées, les fleurs doivent être rapidement acheminées vers les unités de transformation.
Leur fragilité impose une distillation dans les heures qui suivent la cueillette afin de préserver toute leur richesse aromatique.
La distillation à la vapeur d’eau permet d’obtenir deux produits:
- L’eau de fleur d’oranger, largement utilisée dans la gastronomie et les usages traditionnels
- L’huile essentielle de néroli, recherchée par l’industrie internationale de la parfumerie.
Le rendement reste extrêmement faible: il faut généralement près d’une tonne de fleurs fraîches pour produire environ un kilogramme d’huile essentielle.
Cette rareté explique la valeur exptionnelle du néroli sur les marchés mondiaux.
Une richesse discrète mais stratégique
La filière de la fleur d’oranger présente une particularité remarquable:
une production abondante de matière première donne naissance à un produit extrêmement rare.
Alors que l’eau de fleur d’oranger est largement consommée en Tunisie dans les pâtisseries, les boissons et certaines préparations traditionnelles, l’huile essentielle de néroli est produite en quantités très limitées.
La production annuelle tunisienne de néroli est estimée autour de 1,4 tonne, dont une grande partie est destinée à l’exportation, notamment vers les marchés européens spécialisés dans la haute parfumerie.
Le néroli tunisien est aujourd’hui reconnu pour sa qualité et son profil olfactif unique, ce qui lui permet de conserver une place privilégiée auprès des grands acteurs internationaux du secteur.
Un savoir-faire qui traverse les générations
Au-delà de son importance économique, la fleur d’oranger demeure avant tout une histoire humaine.
Dans les quartiers de Nabeul, de Béni Khiar ou de Dar Chaâbane, la saison du zhar continue de rythmer la vie locale.
Les gestes de la cueillette, les techniques de distillation artisanale et les usages culinaires se transmettent encore au sein des familles.
Pour beaucoup de Tunisiens, l’odeur de l’eau de fleur d’oranger évoque les fêtes, les pâtisseries traditionnelles, le café parfumé ou encore les souvenirs d’enfance.
Une filière confrontée à plusieurs défis
Malgré son importance patrimoniale et économique, la filière doit faire face à plusieurs difficultés:
- La sécheresse et les aléas climatiques qui influencent directement la floraison.
- La raréfaction de la main-d’œuvre qualifiée pour la cueillette.
- La nécessité de transformer rapidement les fleurs après la récolte.
- Les coûts de production croissants.
- La faible mécanisation d’une activité qui reste largement artisanale.
Les professionnels du secteur soulignent également la nécessité de mieux valoriser ce patrimoine agricole afin de renforcer sa compétitivité sur les marchés internationaux.
Entre agriculture, économie et mémoire
La fleur d’oranger occupe une place singulière dans l’agriculture tunisienne.
À la fois culture traditionnelle, source de revenus et symbole culturel, elle illustre le lien profond qui unit les habitants du Cap Bon à leur territoire.
Chaque printemps, lorsque les vergers se couvrent de fleurs blanches, ce ne sont pas seulement des récoltes qui commencent. C’est tout un patrimoine vivant qui reprend vie, porté par des femmes et des hommes qui perpétuent un savoir-faire unique.
Car derrière chaque goutte d’eau de fleur d’oranger ou chaque flacon de néroli se cache une histoire faite de travail, de transmission et d’attachement à la terre.
Sources
- FAO –Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture
- ONAGRI – Observatoire National de l’Agriculture
- APIA – Agence de Promotion des Investissements Agricoles
- CEPEX – Centre de Promotion des Exportations
- Articles TAP et La Presse sur la campagne 2026 de la fleur d’oranger au Cap Bon.

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