Interview – Eau en Tunisie: Abdallah Rabhi appelle à faire de la sécurité hydrique un enjeu de souveraineté
Par AgroHealth – Face à l’aggravation du stress hydrique, à la raréfaction des ressources et aux effets du changement climatique, la question de l’eau s’impose comme l’un des grands défis de la Tunisie. Elle concerne à la fois l’agriculture, la sécurité alimentaire, la santé publique, l’environnement et les modes de consommation. Pour éclairer ces enjeux, AgroHealth donne la parole à Abdallah Rabhi, ingénieur général spécialisé dans les ressources hydrauliques, ancien haut responsable de l’administration tunisienne de l’eau et ancien secrétaire d’État chargé des Ressources hydrauliques et de la Pêche. Fort d’une expérience à la croisée de l’expertise scientifique et technique, de la gestion des ressources hydriques et de l’action publique, il analyse l’état de l’eau en Tunisie, les défis liés à l’eau potable et à l’eau conditionnée, ainsi que les choix qui s’imposent pour garantir durablement la sécurité hydrique du pays.
La Tunisie est confrontée à une situation hydrique de plus en plus préoccupante. Comment évaluez-vous aujourd’hui l’état des ressources en eau du pays et quels sont, selon vous, les principaux facteurs qui expliquent cette situation?
La situation hydrique de la Tunisie est aujourd’hui structurellement préoccupante. Nous sommes déjà confrontés à une situation de rareté absolue de l’eau, et les perspectives à moyen et long terme montrent que cette pression risque de s’accentuer.
Les ressources en eau renouvelables sont évaluées en moyenne à environ 4,9 milliards de m³ par an. La disponibilité annuelle par habitant était d’environ 450 m³/an en 2020, un niveau très inférieur aux seuils généralement considérés comme confortables.
À cette rareté s’ajoute une très forte irrégularité des précipitations. La Tunisie peut connaître des années exceptionnellement humides comme des périodes de sécheresse sévère. Cette variabilité rend la gestion de la ressource particulièrement complexe.
Les eaux souterraines constituent également un sujet de grande préoccupation. Plusieurs nappes sont aujourd’hui exploitées au-delà de leur capacité de renouvellement. Selon les données disponibles, les nappes profondes connaissent une surexploitation importante, tout comme les nappes phréatiques.
Enfin, le changement climatique et la croissance démographique vont accentuer cette pression. À l’horizon 2050, la disponibilité en eau par habitant devrait encore diminuer.
Le véritable enjeu est donc clair: la Tunisie doit apprendre à produire davantage de valeur, de bien-être et de sécurité alimentaire avec une ressource en eau qui devient de plus en plus limitée.
Le changement climatique accentue la sécheresse et l’irrégularité des précipitations. La Tunisie doit-elle désormais revoir en profondeur son modèle de gestion de l’eau?
Oui, sans aucun doute. Le changement climatique n’est plus une hypothèse lointaine: il doit désormais être intégré au cœur de notre politique de l’eau.
Les projections disponibles font état d’une augmentation progressive des températures et d’une diminution des précipitations. À cela s’ajouterait une augmentation de la fréquence et de l’intensité des phénomènes extrêmes, notamment les sécheresses et les inondations.
Cette évolution aura des conséquences importantes sur les ressources en eau, l’agriculture, les écosystèmes et les territoires. Les zones bioclimatiques elles-mêmes connaîtront des transformations profondes, avec notamment une extension progressive des zones arides.
Face à cette nouvelle réalité, la Tunisie doit accélérer le passage d’une politique principalement fondée sur la mobilisation de nouvelles ressources à une politique beaucoup plus rigoureuse de gestion de la demande.
Cela signifie mieux maîtriser les consommations, réduire les pertes, améliorer l’efficience des réseaux, adapter les systèmes agricoles et rechercher une utilisation optimale de chaque mètre cube d’eau.
Demain, la performance d’une politique de l’eau ne devra plus être mesurée uniquement par les volumes mobilisés, mais aussi par la capacité du pays à utiliser intelligemment et durablement les ressources disponibles.
L’agriculture est le principal consommateur d’eau en Tunisie. Comment parvenir à concilier les besoins de la production agricole, la préservation des ressources hydriques et la sécurité alimentaire?
La réponse passe nécessairement par un changement de paradigme.
Il ne s’agit pas simplement de produire davantage, mais de mieux valoriser l’eau pour développer une agriculture à la fois productive, résiliente et compatible avec les impératifs de sécurité hydrique et alimentaire.
La Tunisie doit notamment engager une réflexion approfondie sur une nouvelle carte d’orientation agricole. Celle-ci doit tenir compte de la disponibilité réelle des ressources en eau, de leur qualité, des effets attendus du changement climatique et des priorités stratégiques du pays.
Il faudra donc rechercher une meilleure adéquation entre les productions agricoles et les potentialités hydriques des différentes régions.
L’objectif doit être clair : produire mieux avec moins d’eau, tout en préservant la capacité productive des générations futures. La sécurité alimentaire ne peut être assurée durablement si elle repose sur une surexploitation de nos ressources hydriques.
Au-delà de l’agriculture, quelles sont les mesures prioritaires à mettre en œuvre pour réduire les pertes d’eau, améliorer l’efficacité des réseaux et développer une véritable culture de l’économie de l’eau?
Les mesures à prendre doivent concerner l’ensemble des usages: l’agriculture, l’eau potable, les services et les usages domestiques.
La première priorité est d’améliorer l’efficience des réseaux. Les objectifs à long terme doivent permettre de réduire sensiblement les pertes dans les réseaux d’eau potable et d’irrigation.
Il faut également poursuivre une meilleure répartition des ressources entre les différents usages, en tenant compte de l’évolution des besoins, notamment ceux liés à l’alimentation en eau potable.
Parallèlement, l’innovation et la recherche-développement doivent être davantage mobilisées. Les systèmes intelligents de suivi, de détection des pertes et de gestion des réseaux peuvent contribuer à améliorer considérablement l’efficience.
Enfin, une véritable culture de l’économie de l’eau doit être développée auprès de tous les utilisateurs.
L’eau ne peut plus être considérée comme une ressource abondante et disponible sans limite. Chaque acteur, du grand consommateur au simple citoyen, doit être impliqué dans sa préservation.
La qualité de l’eau constitue aussi un enjeu de santé publique. Quels sont aujourd’hui les principaux risques qui peuvent affecter la qualité de l’eau destinée à la consommation humaine en Tunisie?
En Tunisie, la qualité de l’eau destinée à la consommation humaine fait l’objet de contrôles à différents niveaux, depuis la production jusqu’à la consommation. Les risques sanitaires directs restent limités, ce qui traduit l’importance des systèmes de contrôle mis en place.
Cependant, à moyen et long terme, plusieurs facteurs peuvent affecter la qualité des ressources.
Le premier est lié au changement climatique et à l’irrégularité de la pluviométrie. Les périodes de sécheresse et la forte évaporation peuvent avoir des conséquences sur la qualité des eaux de surface.
Le deuxième facteur est la surexploitation des eaux souterraines. Lorsqu’une nappe est exploitée au-delà de sa capacité de renouvellement, cela peut entraîner une augmentation de la salinité et, dans certaines zones côtières, favoriser l’intrusion de l’eau de mer.
Il faut également prendre en compte l’envasement progressif des barrages, la pollution liée aux rejets d’eaux usées, l’augmentation de la demande, ainsi que l’utilisation excessive ou inadéquate des engrais et des produits phytosanitaires.
Enfin, la Tunisie doit également tenir compte de sa dépendance à certains apports transfrontaliers, qui peuvent affecter aussi bien la quantité que la qualité des ressources disponibles.
La question de la qualité de l’eau doit donc être considérée comme indissociable de la question de la quantité.
L’eau conditionnée occupe une place importante dans les habitudes de consommation des Tunisiens. Comment évaluez-vous le développement du secteur de l’eau emballée et quelles garanties doivent être apportées au consommateur concernant sa qualité et sa sécurité sanitaire?
L’eau conditionnée occupe désormais une place réelle dans les habitudes de consommation des Tunisiens, même si les volumes concernés restent relativement faibles par rapport aux volumes distribués par la SONEDE.
La croissance de la demande a été importante au cours des dernières années. Elle s’explique notamment par l’évolution du niveau de vie, mais aussi par les préoccupations des consommateurs concernant la qualité ou le goût de l’eau dans certaines régions.
Le secteur est soumis à un cadre de contrôle sanitaire, ce qui constitue une garantie importante pour le consommateur.
Cependant, compte tenu du développement rapide de cette activité, il devient nécessaire d’engager une réflexion stratégique approfondie sur l’avenir du secteur de l’eau conditionnée en Tunisie.
Cette réflexion devrait permettre de répondre de manière transparente aux interrogations des citoyens, de mieux définir les perspectives du secteur et d’établir une ligne directrice claire, fondée sur des données objectives plutôt que sur des interprétations ou des perceptions parfois contradictoires.
Existe-t-il, selon vous, une différence significative entre l’eau du robinet et l’eau conditionnée en matière de qualité, de contrôle sanitaire et de sécurité pour le consommateur?
La principale différence concerne souvent l’origine de la ressource et sa minéralisation, notamment sa salinité.
En Tunisie, une partie importante des eaux souterraines présente des niveaux de salinité relativement élevés. À l’inverse, les eaux destinées au conditionnement proviennent généralement de ressources sélectionnées pour leur bonne qualité.
Il faut toutefois éviter de réduire la comparaison entre l’eau du robinet et l’eau conditionnée à une simple opposition entre «bonne» et «mauvaise» eau.
La question dépend de plusieurs facteurs: l’origine de l’eau, sa composition, son traitement, sa salinité et les contrôles auxquels elle est soumise.
La Tunisie a également engagé d’importants projets visant à améliorer la qualité des ressources disponibles, notamment grâce au dessalement des eaux saumâtres et de l’eau de mer.
L’objectif doit rester le même: garantir à tous les citoyens, quelle que soit leur région, un accès durable à une eau de qualité.
La consommation croissante d’eau en bouteilles pose également la question des emballages plastiques et de leur impact environnemental. Comment peut-on concilier accès à une eau sûre, développement du secteur de l’eau conditionnée et protection de l’environnement?
C’est effectivement une question fondamentale.
Les emballages plastiques posent aujourd’hui un problème environnemental majeur. Le développement du secteur de l’eau conditionnée ne peut donc pas être envisagé indépendamment de la question de la collecte, du recyclage et de la réduction des déchets plastiques.
Il est temps d’engager une transition progressive vers des solutions plus durables, en tenant compte à la fois des contraintes économiques, des habitudes de consommation et des impératifs environnementaux.
C’est pourquoi l’étude stratégique ou le plan directeur consacré au secteur de l’eau conditionnée devrait accorder une place importante à cette question.
La sécurité sanitaire et la protection de l’environnement doivent avancer ensemble. Il ne serait pas cohérent de répondre à un besoin essentiel en eau tout en créant, à long terme, un autre problème environnemental majeur.
Face à la raréfaction de l’eau, le dessalement, la réutilisation des eaux usées traitées, la collecte des eaux pluviales et les nouvelles technologies peuvent-ils réellement changer la donne pour la Tunisie?
Oui, ces solutions peuvent contribuer de manière importante à renforcer la sécurité hydrique de la Tunisie. Mais aucune solution, prise isolément, ne pourra résoudre à elle seule le problème.
La Tunisie doit combiner plusieurs leviers.
Le premier concerne la mobilisation et la diversification des ressources, notamment à travers le dessalement de l’eau de mer et la recharge des nappes lorsque les conditions le permettent.
Le deuxième concerne la promotion de nouvelles pratiques agricoles, notamment l’irrigation complémentaire déficitaire, ainsi que le développementdes usages économiques et écologiques.
Le défi consiste donc à construire un véritable bouquet de solutions adaptées aux réalités de chaque territoire et à la qualité des ressources disponibles.
Si vous deviez définir aujourd’hui une feuille de route pour garantir à la Tunisie une sécurité hydrique durable à l’horizon des prochaines décennies, quelles seraient vos trois priorités absolues?
Je retiendrais trois priorités.
Première priorité: prioriser et optimiser
Il faut disposer d’une vision claire, s’appuyer sur les orientations de la stratégie «Eau 2050» et concentrer les moyens disponibles sur les actions les plus urgentes et les plus efficaces.
Deuxième priorité: mobiliser et responsabiliser tous les acteurs
La sécurité hydrique ne peut plus être considérée comme la responsabilité exclusive de l’administration. L’État, les collectivités, les agriculteurs, les entreprises, les chercheurs et les citoyens doivent tous participer à cet effort.
Troisième priorité: agir simultanément sur tous les leviers
Il faut à la fois économiser l’eau, réduire les pertes, améliorer les réseaux, protéger les nappes, développer le dessalement et la réutilisation des eaux usées traitées, adapter l’agriculture et investir dans l’innovation.
En définitive, la sécurité hydrique doit désormais être considérée comme un enjeu de souveraineté nationale. La Tunisie possède des compétences, des infrastructures et une longue expérience dans le domaine de l’eau.
Le défi aujourd’hui est de mieux coordonner les efforts, d’accélérer les réformes et de faire de chaque mètre cube d’eau une ressource utilisée avec intelligence, responsabilité et vision à long terme.
«La Tunisie doit passer d’une politique de mobilisation de l’eau à une politique de valorisation de chaque mètre cube».
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1 Comment
Chroniques d’un expert chevronné.
Ce qui manque c’c’est quelques chiffres comme indicateurs.
À la question de comparer l’eau du robinet à l’eau minérale, la réponse a été très diplomatique, toutefois la ruée des consommateurs vers l’eau minérale n’est pas spontanée du tout.