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Khaoula Khemiri: La souveraineté alimentaire de la Tunisie passe nécessairement par la souveraineté hydrique
Lauréate du prix de la meilleure recherche scientifique féminine en Tunisie, Khaoula Khemiri s’impose comme l’une des voix montantes de la recherche tunisienne sur l’eau et les enjeux agricoles. De l’hydrologie à l’intelligence artificielle, en passant par la télédétection et la modélisation, ses travaux explorent les effets du changement climatique et des activités humaines sur les ressources hydriques. Dans cet entretien avec AgroHealth, elle revient sur son parcours, les défis auxquels l’agriculture tunisienne est confrontée et les solutions que la science et les nouvelles technologies peuvent apporter. Elle évoque également la place des femmes dans la recherche et appelle à rapprocher davantage la science des agriculteurs et des décideurs.
Vous venez de recevoir le prix de la meilleure recherche scientifique féminine en Tunisie. Que représente cette distinction pour vous, personnellement et professionnellement?
Cette distinction représente pour moi une immense fierté, mais aussi une responsabilité. Elle constitue une reconnaissance de plusieurs années de recherche consacrées aux enjeux de l’eau, de l’agriculture et du changement climatique en Tunisie. C’est également un encouragement à poursuivre mes travaux et à faire de la science un véritable outil au service de notre pays, notamment pour renforcer sa souveraineté hydrique et alimentaire.
Votre parcours vous a conduite du génie hydraulique vers la modélisation, la télédétection et l’intelligence artificielle. Comment cette évolution s’est-elle construite?
Cette évolution s’est construite naturellement autour d’une même question : comment mieux comprendre et gérer nos ressources en eau face au changement climatique et aux activités humaines? Ma formation en Génie Hydraulique m’a donné les bases, puis la modélisation, la télédétection et aujourd’hui l’intelligence artificielle m’ont permis d’aller plus loin dans l’analyse et la prédiction. Pour moi, ces technologies sont avant tout des outils complémentaires au service d’une meilleure gestion de l’eau et de l’agriculture.
Vos travaux montrent que les ressources en eau tunisiennes sont soumises à une double pression: le changement climatique et les activités humaines. Quelle est aujourd’hui la situation la plus préoccupante?
La situation la plus préoccupante est la combinaison des deux pressions. Le changement climatique réduit la disponibilité et la régularité de l’eau, tandis que les prélèvements, notamment pour l’agriculture, accentuent cette tension. Aujourd’hui, le véritable défi est donc de préserver l’eau disponible tout en maintenant une agriculture productive et durable.
Peut-on encore parler d’une agriculture durable en Tunisie sans revoir profondément notre manière de gérer l’eau?
La durabilité de l’agriculture tunisienne doit passer par une meilleure gestion de l’eau. Il faut passer d’une logique de mobilisation toujours plus importante de la ressource à une logique d’optimisation, d’économie et de valorisation de chaque mètre cube. Cela implique aussi de mieux adapter les cultures aux disponibilités en eau et d’utiliser davantage la science et les nouvelles technologies pour éclairer les décisions.
La recharge artificielle des nappes peut-elle constituer une partie de la réponse au problème du déficit hydrique en Tunisie?
Oui, la recharge artificielle des nappes peut constituer une partie de la réponse, notamment en valorisant les eaux excédentaires lors des épisodes pluvieux. Mais elle ne doit pas être considérée comme une solution isolée. Elle doit s’inscrire dans une stratégie globale combinant économie de l’eau, meilleure gestion des barrages, recharge naturelle et artificielle, et adaptation de l’agriculture aux ressources disponibles.
Vous utilisez aujourd’hui l’intelligence artificielle et le machine learning dans vos travaux. Qu’est-ce que ces technologies apportent concrètement à la gestion de l’eau et à l’agriculture?
L’intelligence artificielle permet surtout de mieux détecter, prédire et décider. Elle nous aide à analyser de grandes quantités de données, à mieux prévoir les ressources en eau, à anticiper les effets du changement climatique et à identifier les périodes ou les conditions critiques pour l’agriculture. L’objectif n’est pas de remplacer l’expertise humaine, mais de transformer les données scientifiques en outils d’aide à la décision, pour utiliser chaque ressource en eau de manière plus efficace.
Le changement climatique est-il déjà en train de modifier profondément la géographie agricole de la Tunisie?
Oui, progressivement. Le changement climatique modifie les conditions dans lesquelles l’agriculture tunisienne peut se développer, avec une hausse des températures, une plus grande irrégularité des pluies et une disponibilité en eau de plus en plus limitée. Certaines cultures et certains territoires deviennent donc plus vulnérables. L’enjeu sera de repenser la répartition des cultures en fonction des ressources en eau et des conditions climatiques futures, plutôt que de maintenir les mêmes modèles partout.
Vous recevez aujourd’hui une distinction qui met en lumière la recherche scientifique féminine. Quelle est encore la place des femmes dans la recherche en Tunisie?
Les femmes occupent aujourd’hui une place de plus en plus importante dans la recherche scientifique en Tunisie, et leur contribution est pleinement reconnue dans de nombreux domaines. Mais il reste encore des défis, notamment pour accéder aux postes de responsabilité et faire davantage entendre leur expertise. Je pense que cette distinction est aussi un encouragement à donner plus de visibilité aux chercheuses tunisiennes et à inspirer les jeunes femmes à faire de la science un espace où elles peuvent pleinement s’épanouir et contribuer au développement du pays.
Votre recherche produit beaucoup de connaissances et de données. Comment faire pour que ces résultats soient réellement utilisés par les agriculteurs et les décideurs?
C’est justement l’un des grands défis de la recherche : transformer la connaissance en action. Il faut rapprocher davantage les chercheurs, les agriculteurs et les décideurs, en traduisant les résultats scientifiques en outils simples, indicateurs et recommandations concrètes. La recherche doit sortir des laboratoires pour répondre directement aux besoins du terrain et accompagner la prise de décision.
La Tunisie parle beaucoup de souveraineté alimentaire, mais peut-elle réellement atteindre cet objectif sans souveraineté hydrique?
À mon sens, non. La souveraineté alimentaire ne peut pas être durable sans souveraineté hydrique, car l’agriculture dépend directement de la disponibilité et de la qualité de l’eau. Nous devons donc penser les deux ensembles : produire notre alimentation tout en préservant la ressource qui permet de la produire. La souveraineté hydrique doit ainsi devenir l’un des piliers de la souveraineté alimentaire de la Tunisie.
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