Antibiotiques dans l’élevage: quand la santé animale devient une affaire de santé humaine
Par AgroHealth – De la ferme à l’assiette, l’antibiorésistance est devenue un enjeu de santé publique. Elle peut commencer par un geste qui paraît anodin: donner un antibiotique à un animal malade.
Pourtant, derrière ce traitement se joue parfois un phénomène invisible. Certaines bactéries survivent, s’adaptent et deviennent résistantes.
Elles peuvent alors circuler entre les animaux, les humains et l’environnement. En Tunisie, plusieurs études récentes mettent en lumière des pratiques qui rappellent l’ampleur du défi.
Un animal malade, un éleveur inquiet et, parfois, la volonté d’agir vite. Dans une ferme, la décision de donner un antibiotique peut sembler simple. Pourtant, son utilisation ne devrait jamais être improvisée.
Les antibiotiques restent indispensables à l’élevage. Ils permettent de traiter des infections bactériennes et, lorsqu’ils sont correctement utilisés, de préserver la santé et le bien-être des animaux.
Le problème n’est donc pas l’antibiotique en lui-même, mais son utilisation excessive, inappropriée ou insuffisamment encadrée.
Lorsqu’un traitement est mal choisi, mal dosé ou interrompu trop tôt, certaines bactéries peuvent survivre. Elles ont alors davantage de possibilités de s’adapter et de transmettre leurs mécanismes de résistance. Peu à peu, des médicaments autrefois efficaces peuvent perdre une partie de leur pouvoir.
Et ces bactéries ne restent pas nécessairement dans l’élevage. Elles peuvent circuler par les animaux, les déjections, l’eau, les sols, les équipements ou encore la chaîne alimentaire. C’est précisément à ce moment que la santé animale rejoint celle de l’être humain.
92,7%: un chiffre qui interpelle
Une étude publiée en 2025 dans BMC Veterinary Research a interrogé 110 éleveurs de bovins, ovins, caprins et volailles dans les gouvernorats de Sousse, Mahdia et Monastir.
Le résultat attire immédiatement l’attention : 92,7 % des éleveurs interrogés, soit 102 sur 110, ont déclaré pratiquer l’automédication antibiotique sans prescription vétérinaire.
Le comportement observé autour de la durée des traitements est également préoccupant. 82,7 %, soit 91 éleveurs, ont indiqué arrêter le traitement dès la disparition des symptômes, tandis que 62,7 %, soit 69 éleveurs, ne respectaient pas la durée complète du traitement.
À cela s’ajoute une autre question, directement liée à la sécurité des produits d’origine animale. 61,8 % des personnes interrogées, soit 68 éleveurs, déclaraient ne pas respecter le délai d’attente avant la consommation des produits animaux.
Or, après certains traitements vétérinaires, ce délai est essentiel.
Il correspond à la période nécessaire avant que la viande, le lait ou d’autres produits issus de l’animal puissent être consommés conformément aux règles établies.
Cinq chiffres à retenir
- 92,7 % : éleveurs déclarant pratiquer l’automédication antibiotique dans l’échantillon étudié.
- 82,7 % : éleveurs arrêtant le traitement dès la disparition des symptômes.
- 62,7 % : éleveurs ne respectant pas la durée complète du traitement.
- 61,8 % : éleveurs ne respectant pas le délai d’attente.
- 94,5 % : éleveurs interrogés déclarant ne pas connaître les risques liés au mauvais usage des antibiotiques.
Ces données doivent toutefois être lues avec prudence. Elles concernent 110 éleveurs de trois gouvernorats et ne constituent pas des statistiques nationales.
Elles n’en restent pas moins un signal intéressant sur certaines pratiques observées sur le terrain.
Quand le coût des soins influence les pratiques
Derrière l’automédication, il existe aussi une réalité économique qu’il serait difficile d’ignorer.
L’étude montre que 65,6 % des éleveurs concernés citaient le coût élevé des soins vétérinaires comme l’une des raisons de leurs pratiques, tandis que 57,8% évoquaient la possibilité d’obtenir directement des antibiotiques auprès d’une pharmacie locale.
Le problème dépasse donc la seule question du comportement individuel. Pour un petit éleveur, la maladie d’un animal peut rapidement devenir une menace pour le troupeau et, par conséquent, pour le revenu familial.
Dans cette situation, l’antibiotique peut apparaître comme la solution la plus rapide et la plus accessible.
Mais cette rapidité peut avoir un coût à plus long terme.
Car lorsqu’un antibiotique est utilisé sans diagnostic approprié, dans une mauvaise dose ou pendant une durée insuffisante, il peut contribuer à sélectionner des bactéries capables de résister aux traitements.
Ce qui semblait être une réponse immédiate à une maladie peut ainsi participer, à une autre échelle et dans le temps, à un problème beaucoup plus large.
La volaille, un maillon particulièrement sensible
En Tunisie, la question prend une dimension particulière dans le secteur avicole, qui occupe une place importante dans l’alimentation.
Une étude publiée en 2025 dans Frontiers in Antibiotics rappelle que, selon les données du recensement avicole 2015-2016 citées par les chercheurs, la volaille représente 34 % de la production animale et 59 % des viandes animales consommées en Tunisie.
Ce même recensement faisait état de 6 209 établissements avicoles, avec une capacité annuelle de production de 43 472 259 poulets.
Dans cette étude consacrée aux pratiques vétérinaires, 52 vétérinaires prescripteurs ont été interrogés. Les chercheurs ont notamment relevé l’utilisation fréquente de plusieurs antibiotiques, parfois sans confirmation microbiologique.
La résistance bactérienne apparaît également dans les témoignages recueillis:
79% des vétérinaires interrogés déclaraient avoir rencontré des bactéries multirésistantes, dont 31 % fréquemment et 48 % occasionnellement.
La résistance aux antibiotiques n’est donc pas uniquement une menace théorique ou lointaine. Elle est déjà observée dans le quotidien de certains professionnels de santé animale.
De l’élevage à l’assiette, un lien invisible
Une bactérie résistante peut emprunter plusieurs chemins. Elle peut passer par l’animal, les déjections, l’eau, les sols, les équipements ou encore les aliments.
Une étude tunisienne publiée en 2020 avait ainsi analysé 250 échantillons de produits avicoles collectés à Sfax, dont 149 provenant du poulet et 101 de la dinde.
Des bactéries du genre Arcobacter avaient été détectées dans 10,4 % des échantillons. Parmi les isolats étudiés, 83 % présentaient une multirésistance aux antibiotiques.
Cette donnée mérite, là encore, d’être interprétée avec précision. Elle ne signifie pas que 83% de la viande de volaille tunisienne est résistante aux antibiotiques. Le chiffre concerne les bactéries isolées dans l’échantillon étudié et ne peut pas être extrapolé à l’ensemble de la production avicole tunisienne.
Il met cependant en évidence un point essentiel: la chaîne alimentaire peut constituer un espace de rencontre entre santé animale et santé humaine.
Entre l’animal et le consommateur, il existe en effet tout un environnement où circulent les bactéries. C’est pourquoi la lutte contre l’antibiorésistance ne peut pas être pensée à partir d’un seul secteur.
Une seule santé pour les animaux, les humains et l’environnement
Face à cette réalité, une approche s’est progressivement imposée à l’échelle internationale : celle de One Health, ou « Une seule santé ».
L’idée est finalement simple: la santé humaine, la santé animale et la santé des écosystèmes sont profondément liées. Protéger l’une sans tenir compte des autres devient de plus en plus difficile.
La Tunisie a également engagé cette démarche. En 2018, un atelier national organisé avec l’appui de l’Organisation mondiale de la Santé avait réuni près de 80 représentants des secteurs de la santé et de l’agriculture, ainsi que des professionnels de la santé humaine et animale, afin de travailler sur la lutte contre l’antibiorésistance.
Plusieurs priorités avaient alors été identifiées, notamment la sensibilisation, la surveillance, la prévention des infections et l’usage rationnel des médicaments.
L’enjeu, désormais, est de faire vivre ces principes au plus près du terrain, jusque dans les élevages, les cabinets vétérinaires et les exploitations familiales.
Mieux prévenir pour moins traiter
Lutter contre l’antibiorésistance ne signifie pas abandonner les antibiotiques. Bien au contraire, il s’agit de préserver leur efficacité en les utilisant lorsque cela est réellement nécessaire, avec le médicament approprié, le bon dosage et la durée adaptée, sous encadrement vétérinaire.
Mais avant même le traitement, il existe un autre levier: la prévention.
Une meilleure hygiène, une biosécurité adaptée, la vaccination lorsque celle-ci est indiquée, une alimentation équilibrée, une surveillance régulière de l’état sanitaire et de meilleures conditions d’élevage peuvent contribuer à réduire l’apparition et la propagation des infections.
Un animal mieux protégé contre les maladies aura, en principe, moins besoin d’antibiotiques.
De la même manière, un éleveur correctement informé et accompagné peut devenir un véritable acteur de la santé publique.
Demain se joue aussi dans nos fermes
L’antibiorésistance avance sans bruit. Elle ne change pas nécessairement l’apparence d’une viande, d’un lait ou d’un animal. Elle évolue à l’échelle invisible des bactéries, parfois lentement, mais avec des conséquences qui peuvent dépasser largement les limites d’une exploitation.
À terme, certaines infections humaines peuvent devenir plus difficiles à traiter lorsque les bactéries responsables résistent aux médicaments disponibles.
La question n’est donc plus seulement de savoir :«Comment soigner nos animaux aujourd’hui?»
Elle est aussi de se demander: «Comment les soigner correctement aujourd’hui sans compromettre les traitements dont nous aurons besoin demain ?»
Entre l’étable, le poulailler, la bergerie et l’hôpital, le lien n’est pas toujours visible. Pourtant, il existe. Il passe par les bactéries, l’eau, les sols, les aliments et, finalement, par notre environnement commun.
La santé humaine commence parfois bien avant l’hôpital. Elle peut commencer dans une ferme, dans un poulailler, dans une bergerie et, parfois, dans un geste aussi simple qu’un antibiotique donné au bon moment, pour la bonne raison et de la bonne manière.
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