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Le mulet de Raf Raf : Quand l’automne ramène les poissons vers la mer

Par AgroHealth – Un poisson familier, une migration ancienne et une mémoire vivante du littoral tunisien

À Raf Raf, l’automne n’arrive pas seulement avec ses premières fraîcheurs.

Il arrive aussi avec un mouvement presque imperceptible sous la surface de l’eau: celui des mulets.

 

Pour les pêcheurs du littoral de Bizerte, ce poisson n’est ni une découverte ni une curiosité. Il appartient au paysage, aux gestes, aux conversations et à cette mémoire maritime qui se transmet sans bruit, d’une génération à l’autre.

 

Quand les beaux jours commencent à s’effacer, les mulets reprennent leurs déplacements. Les filets se préparent, les regards se tournent vers la mer et le pêcheur recommence à lire ce que l’eau lui raconte.

Le «bouri», un nom pour plusieurs espèces

Dans le langage courant, le « bouri » désigne une famille de poissons bien connue du littoral tunisien, les Mugilidae ou mulets.

 

La Tunisie en abrite six espèces, parmi lesquelles le Mugil cephalus, appelé mulet à grosse tête, le Chelon auratus, ou mulet doré, ainsi que Chelon labrosus, Chelon ramada, Chelon saliens et Oedalechilus labeo.

 

À première vue, ces espèces peuvent sembler semblables, mais chacune possède ses propres habitudes et son propre rapport à la mer, aux lagunes et aux eaux saumâtres. Parmi elles, le Mugil cephalus et le mulet doré occupent une place importante dans la pêche tunisienne.

 

Sous un même nom familier se cache ainsi une étonnante diversité, liée aux différents paysages aquatiques qui façonnent notre littoral.

Un poisson qui connaît deux mondes

La particularité du mulet est peut-être là : il n’appartient jamais complètement à un seul monde.

 

Il fréquente la mer, mais aussi les lagunes, les eaux saumâtres et parfois les eaux douces. C’est un poisson capable de supporter de grandes variations de salinité.

Son existence est donc faite de passages.

 

La lagune peut être un espace de croissance et d’alimentation. La mer devient ensuite indispensable à certaines étapes de son cycle reproducteur. Entre les deux, le poisson voyage.

 

C’est précisément ce qui donne toute son importance au système mer–lagune de la région de Bizerte, notamment autour de Ghar El Melh.

 

La Tunisie possède près de 1 300 kilomètres de côtes et d’importantes zones lagunaires. Les lagunes de Bizerte et de Ghar El Melh figurent parmi les principaux espaces où les Mugilidae sont exploités.

 

Le mulet est ainsi, à sa manière, un trait d’union entre deux paysages.

Pourquoi l’automne?

Il y a quelque chose de poétique dans le fait que le mulet accompagne le changement de saison.

 

Mais derrière cette impression se trouve une mécanique biologique très précise.

Chez plusieurs espèces, la fin de l’été et l’automne correspondent à une période importante du cycle reproducteur. Les adultes se déplacent alors vers la mer pour accomplir leur migration liée à la reproduction.

 

Chez Mugil cephalus, le cycle reproducteur s’inscrit notamment dans la période allant de la fin de l’été à l’automne.

 

C’est pourquoi septembre et octobre constituent une période particulièrement intéressante pour observer ces déplacements, même si l’intensité réelle des captures varie selon l’année, les conditions marines et le comportement des poissons.

 

Le calendrier du pêcheur rencontre ainsi celui du poisson.

Le pic de la saison: une date impossible à graver dans le sable

On aimerait pouvoir écrire : «le mulet arrive tel jour et repart tel jour».

La mer ne fonctionne malheureusement pas avec un calendrier aussi précis.

 

Le moment où les captures deviennent importantes dépend de plusieurs facteurs: température de l’eau, salinité, vents, courants, pluies, état des lagunes et ouverture des passages entre les différents milieux.

 

Il est donc plus juste de parler d’une fenêtre saisonnière, généralement située entre la fin de l’été et l’automne, plutôt que d’une date fixe.

 

À Raf Raf, les observations des pêcheurs ont évidemment une valeur particulière: ce sont eux qui voient, année après année, la mer changer avant même que les chiffres ne soient disponibles.

Une pêche faite de gestes et de patience

Le mulet n’est pas seulement une espèce que l’on capture. C’est aussi une pêche qui demande de savoir regarder.

 

En Tunisie, les Mugilidae sont capturés avec différents engins: filets maillants, filets trémails, filets combinés, pièges lagunaires et certains dispositifs fixes.

 

Il existe également des techniques plus spécialisées dans la capture des mulets.

Dans le nord tunisien, certaines pratiques traditionnelles reposent même sur l’utilisation de femelles pour attirer les autres individus — une technique étonnante, ancienne, et documentée dans les travaux consacrés à la pêche traditionnelle du mulet.

 

Ces techniques racontent une autre histoire de la pêche : celle d’un savoir construit moins dans les livres que dans l’observation répétée de la mer.

 

Le pêcheur connaît les vents, les courants, les passages, les profondeurs.

Il sait attendre.

Et parfois, savoir attendre est déjà une forme de connaissance.

Petits, grands: la taille raconte une histoire

Tous les mulets capturés ne se ressemblent pas.

Les captures peuvent comprendre des jeunes individus comme des adultes de tailles beaucoup plus importantes. La taille dépend de l’espèce, de l’âge, du milieu fréquenté et du type de filet utilisé.

 

Mugil cephalus possède notamment un potentiel de croissance remarquable.

 

Mais dans une pêche durable, la question n’est pas seulement de savoir combien de poissons peuvent être capturés.

Elle est aussi de savoir lesquels.

 

La capture répétée de très jeunes individus peut compromettre le renouvellement des populations avant même qu’ils n’aient eu le temps de participer à la reproduction.

 

C’est là que la connaissance biologique rejoint directement la réalité du pêcheur.

 

Le mulet, une petite grande histoire de la pêche tunisienne

Le mulet occupe une place importante dans les pêcheries tunisiennes.

Les statistiques étudiées par les chercheurs sur la période 1995–2015 estimaient les captures de Mugilidae à près de 3 000 tonnes en 2015, soit environ 9,5% des captures côtières et lagunaires tunisiennes de cette année-là.

 

Ces chiffres sont historiques et ne peuvent évidemment pas être utilisés comme mesure de la production actuelle. Ils montrent néanmoins le poids que cette famille de poissons a représenté dans la pêche tunisienne.

 

Mais son importance dépasse largement les chiffres.

 

Le mulet appartient à la culture alimentaire méditerranéenne depuis des siècles. Son histoire remonte jusqu’à l’Antiquité, et certaines techniques anciennes de sa pêche sont encore connues aujourd’hui.

 

Ses œufs sont également à l’origine de la boutargue, produit traditionnel particulièrement associé aux femelles de Mugil cephalus.

 

Un poisson peut donc être à la fois une ressource, un aliment, un métier et une mémoire.

Et la saison 2026?

En septembre 2026, nous sommes bien dans une période qui correspond au cycle saisonnier attendu des mulets dans le nord tunisien.

 

Mais une question mérite davantage de prudence: la saison 2026 est-elle réellement plus abondante que les précédentes?

 

Pour l’affirmer, il faudrait disposer des données de débarquement de Raf Raf ou de Bizerte et pouvoir les comparer aux mêmes périodes des années précédentes.

 

À ce stade, il n’existe pas de série publique suffisamment récente permettant de dire scientifiquement que la campagne 2026 est exceptionnelle, forte ou faible.

 

Cette nuance est importante.

Le pêcheur peut observer davantage de poissons cette année. Un autre peut constater une diminution. Les deux observations peuvent même être sincères, car les bancs se déplacent et les conditions de pêche changent rapidement.

 

La mer se raconte d’abord par les hommes qui la fréquentent ; les statistiques viennent ensuite essayer d’en conserver la trace.

Un poisson qui nous parle de la santé de la mer

C’est peut-être ici que l’histoire du mulet devient plus intéressante encore.

Parce que le mulet ne vit pas dans un seul milieu, son existence dépend de la qualité de plusieurs espaces à la fois.

 

Il lui faut une mer fonctionnelle.

Des lagunes vivantes.

Des zones saumâtres préservées.

 

Et surtout, des passages permettant aux poissons de circuler entre ces différents milieux.

 

Autrement dit, le mulet dépend de la continuité écologique du littoral.

Lorsque les habitats se dégradent, que les communications hydrologiques sont perturbées ou que les migrations deviennent difficiles, le poisson en subit les conséquences.

 

Les chercheurs ayant étudié les Mugilidae tunisiens ont justement observé une tendance à la diminution des débarquements dans les lagunes et l’ont mise en relation avec plusieurs facteurs: perturbation des migrations, dégradation des habitats côtiers, prélèvement des alevins et multiplication des épisodes de sécheresse.

 

Le mulet devient alors bien plus qu’un poisson que l’on attend en automne.

Il devient un témoin discret de l’état de notre littoral.

Raf Raf, entre mémoire et avenir

À Raf Raf, lorsque l’automne descend doucement sur la côte, le retour du mulet rappelle une chose simple: la mer possède encore ses propres saisons.

Les pêcheurs les connaissent.

 

Ils les reconnaissent parfois avant les calendriers, avant les statistiques et avant les discours.

 

Un banc qui apparaît, un filet qui se tend, un bateau qui revient chargé : autant de petits événements qui composent la mémoire d’un village maritime.

 

Mais cette mémoire n’est pas figée.

Elle dépend de la capacité à préserver ce qui permet au poisson de revenir : la mer, les lagunes, les passages, les habitats et les pratiques de pêche.

 

Préserver le mulet, ce n’est donc pas seulement préserver une espèce.

C’est préserver un mouvement entre la mer et la lagune.

C’est préserver un métier.

Un savoir.

Un goût.

Une saison.

 

Et peut-être aussi cette relation ancienne, presque silencieuse, entre l’homme et la mer.

 

À Raf Raf, l’automne ramène les mulets.

À nous de faire en sorte que la mer puisse encore les accueillir demain.

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