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Thon rouge en Tunisie: une richesse nationale qui échappe à l’assiette du consommateur?
Le thon rouge (Thunnus thynnus) est souvent considéré comme l’un des poissons les plus nobles et les plus recherchés au monde.
Riche en protéines de haute qualité, en oméga-3, en vitamines B12 et protège contre le
cancer.
D’ainsi qu’en minéraux essentiels tels que le sélénium et le phosphore, il contribue à la santé cardiovasculaire, au bon fonctionnement du cerveau et au maintien de la masse
musculaire.
Paradoxalement, alors que les eaux tunisiennes figurent parmi les zones importantes de pêche et d’engraissement du thon rouge en Méditerranée, ce produit d’exception demeure largement absent des tables tunisiennes.
Une filière tournée vers l’exportation
Chaque année, la Tunisie participe à l’exploitation du thon rouge dans le cadre des quotas attribués par la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (ICCAT).
Une partie importante des captures est ensuite transférée dans des fermes marines où les poissons sont engraissés avant leur exportation.
Le marché japonais constitue historiquement l’une des principales destinations de ce produit haut de gamme, particulièrement apprécié pour la préparation des sushis et des sashimis.
La forte valeur marchande du thon rouge pousse naturellement les opérateurs à privilégier les marchés internationaux, capables d’offrir des prix nettement supérieurs à ceux du marché local.
Selon des déclarations attribuées à des professionnels du secteur, dont l’entrepreneur dans l’industrie de produit de la mer monsieur Wajdi Bouaziz, seule une faible part du thon rouge resterait destinée au marché tunisien, tandis que l’essentiel de la
production serait exporté.
Une question qui interpelle les consommateurs
Si l’on prend comme hypothèse un volume de 3 400 tonnes de thon rouge et que seulement 1% était destiné à la consommation locale, cela représenterait:
• 34 tonnes pour le marché tunisien
• soit 34 000 kilogrammes
• répartis sur environ 12 millions d’habitants
Le calcul donne : 34 000 kg ÷ 12 000 000 habitants = 0,0028 kg par habitant et par an.
Autrement dit, chaque Tunisien ne disposerait théoriquement que d’environ 2,8 grammes de thon rouge par an, une quantité symbolique qui illustre le sentiment de frustration exprimé par de nombreux consommateurs.
Un paradoxe alimentaire
La situation soulève une autre interrogation: alors que la Tunisie produit et exporte un poisson parmi les plus recherchés au monde, le pays continue d’importer différentes variétés de thon destinées à la transformation industrielle et à la consommation courante.
D’un point de vue économique, cette logique peut sembler rationnelle: exporter un produit à très forte valeur ajoutée pour générer des devises, puis importer des espèces moins coûteuses pour répondre à la demande du marché intérieur.
Mais pour de nombreux citoyens, le paradoxe demeure difficile à comprendre.
Comment expliquer qu’un pays qui élève et exporte du thon rouge doive parallèlement importer du thon destiné à la consommation locale ?
Ce que dit la réglementation
Le projet de décision publié par le ministère de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche maritime pour la campagne 2026 encadre strictement les conditions de pêche du thon rouge: période de pêche, tailles minimales autorisées, suivi des navires, répartition des quotas et contrôle des captures.
L’objectif affiché est la préservation de la ressource et le respect des engagements internationaux de la Tunisie en matière de gestion durable des stocks.
Ce que révèle réellement la décision de 2026
Au-delà des règles techniques, la décision publiée en avril 2026 apporte plusieurs précisions importantes qui permettent de mieux comprendre le fonctionnement de la filière du thon rouge en Tunisie.
Le texte rappelle d’abord que le thon rouge est une ressource strictement encadrée au niveau international.
La Tunisie ne peut exploiter que la part du quota annuel qui lui est attribuée par la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (ICCAT).
Cette quantité constitue la «quota national annuel», lequel est ensuite réparti entre les unités de pêche autorisées.
La réglementation distingue deux catégories de navires. Un premier groupe dit «principal» regroupe les unités historiquement titulaires de quotas individuels, tandis qu’un second groupe complémentaire rassemble d’autres navires pouvant accéder à une partie des quotas disponibles selon des conditions précises.
Le texte prévoit également un système rigoureux de contrôle des captures.
Les navires doivent transmettre des données détaillées sur leurs activités, respecter des tailles minimales de capture, disposer d’équipements de suivi et obtenir l’ensemble des autorisations administratives nécessaires.
Les opérations de pêche, de transfert, de remorquage ou d’engraissement du thon
rouge sont soumises à une surveillance permanente afin de garantir la traçabilité des poissons capturés.
Par ailleurs, l’attribution d’une part individuelle du quota est conditionnée par plusieurs critères administratifs, techniques et financiers.
Les armateurs doivent notamment être en règle vis-à-vis des organismes sociaux, disposer des licences requises et présenter l’ensemble des documents relatifs au navire et à son activité.
En pratique, cette réglementation vise avant tout à préserver les stocks de thon rouge et à respecter les engagements internationaux de la Tunisie.
Toutefois, elle met également en évidence une réalité économique importante:
la quasi-totalité de la ressource est gérée à travers un système de quotas individuels destinés principalement à une filière fortement orientée vers l’exportation.
Cette organisation soulève une question qui dépasse le simple cadre de la conservation de l’espèce.
Même lorsque les captures augmentent, rien dans la réglementation ne prévoit
explicitement une part minimale destinée au marché tunisien.
Le débat ne porte donc pas uniquement sur les volumes pêchés, mais également sur la destination finale de cette richesse halieutique nationale.
Une gestion économique de plus en plus encadrée
La décision de 2026 ne se limite pas à la préservation des stocks de thon rouge.
Elle instaure également un mécanisme économique et administratif particulièrement structuré pour la gestion des quotas.
Une commission spécialisée est chargée d’examiner les demandes des armateurs, de sélectionner les navires autorisés à participer à la campagne de pêche et de fixer chaque année la valeur de référence du kilogramme de thon rouge servant au calcul de la contrepartie financière liée à l’obtention d’un quota individuel.
Le texte prévoit une répartition très précise de la ressource.
Sur l’ensemble du quota national attribué à la Tunisie, 99% sont réservés aux navires autorisés à cibler le thon rouge tandis que 1% seulement est destiné aux captures accidentelles.
La plus grande partie du quota national est attribuée à la flotte historique, qui reçoit 85% du volume disponible, alors que 14% sont réservés à un groupe complémentaire de navires pouvant accéder au secteur selon un système de classement fondé sur des critères techniques et professionnels.
La réglementation introduit également un principe de stabilité desquotas.
Les quotas individuels ne peuvent plus être transférés librement d’un navire à un autre.
Toute infraction à cette interdiction peut entraîner l’exclusion du bénéfice d’un quota de thon rouge pendant dix années consécutives.
Cette disposition traduit la volonté des autorités de limiter la spéculation autour d’une ressource devenue particulièrement lucrative.
Le texte prévoit néanmoins une période transitoire pour certaines unités anciennes ou inactives appartenant à la flotte historique.
À partir du 1er avril 2028, les mécanismes de transfert des quotas seront définitivement supprimés, marquant une évolution vers un système plus rigoureux et plus transparent.
La décision renforce également le contrôle des fermes d’engraissement.
Les exploitants sont tenus de déclarer les quantités transférées vers les cages marines, les navires impliqués dans les opérations de remorquage et de transport ainsi que les volumes exportés.
Aucune opération de transfert ou de récolte ne peut être réalisée sans la présence d’un agent habilité chargé du contrôle des activités de pêche.
En réalité, l’ensemble de ces dispositions montre que le thon rouge est aujourd’hui considéré non seulement comme une ressource halieutique à préserver, mais aussi comme un actif économique stratégique dont chaque kilogramme fait l’objet d’un suivi administratif, financier et commercial extrêmement strict.
Le véritable débat
Au-delà des chiffres, le dossier du thon rouge pose une question de fond qui mérite un débat national serein.
Faut-il privilégier l’entrée de devises grâce aux exportations d’un produit très valorisé sur les marchés internationaux ?
Ou faut-il réserver une part plus importante de cette richesse naturelle au consommateur tunisien afin de renforcer la sécurité alimentaire et l’accès à des produits de qualité ?
Le véritable enjeu n’est peut-être pas la pêche du thon rouge elle-même, mais la recherche d’un équilibre entre rentabilité économique, souveraineté alimentaire et droit du citoyen à bénéficier des ressources de son propre pays.
Dans un contexte marqué par l’augmentation du coût de la vie et les défis de la sécurité alimentaire, ces interrogations apparaissent plus légitimes que jamais.
Le thon rouge est-il uniquement une source de devises pour l’économie nationale, ou doit-il également trouver sa place dans l’assiette des Tunisiens ?
La question reste ouverte.

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