Henchir Chaal: le temps du renouveau et le défi de l’avenir
Par AgroHealth – Après plus d’un siècle d’histoire, le grand complexe agricole de Sfax entre dans une nouvelle étape, portée par la modernisation de ses équipements, la relance de ses unités de transformation et une ambition plus large autour de la valorisation de ses terres et de ses ressources.
Après avoir traversé plus d’un siècle d’histoire, Chaal se trouve aujourd’hui à un moment particulier de son parcours.
La première partie de cette histoire appartient aux oliviers, aux terres et aux générations qui ont façonné le complexe. La nouvelle page, elle, se joue désormais dans les ateliers, les champs, les élevages et les huileries.
Car faire vivre un patrimoine agricole aussi vaste ne consiste pas seulement à préserver ce qui existe. Il faut aussi le remettre en mouvement, l’adapter aux nouvelles réalités et lui permettre de produire davantage de valeur avec des ressources devenues plus rares.
C’est dans ce contexte que les dernières années ont marqué un regain d’attention autour de Hencheir Chaal.
Octobre 2024, le retour de Chaal au premier plan
Le 30 octobre 2024, le président de la République, Kaïs Saïed, a effectué une visite non annoncée à Hencheir Chaal, dans le gouvernorat de Sfax.
Cette visite a donné une nouvelle visibilité au complexe et à la question de son avenir.
Le chef de l’État avait alors insisté sur la nécessité de préserver les biens appartenant au peuple tunisien et avait lié cette position à la lutte contre la corruption.
Au-delà de la dimension politique, un message essentiel ressortait de cette visite: une terre publique de cette dimension ne peut être considérée comme un simple patrimoine foncier. Elle doit aussi remplir pleinement sa fonction agricole et économique.
Cette visite est ainsi intervenue à un moment où Chaal faisait face à plusieurs difficultés et où la nécessité de réhabiliter ses infrastructures et d’améliorer sa gestion apparaissait de plus en plus clairement.
La question n’était donc plus seulement de savoir ce que représentait Chaal dans l’histoire agricole tunisienne.
Il fallait désormais se demander comment lui redonner toute sa capacité de production.
Des tracteurs pour remettre la terre en mouvement
Dans une exploitation qui s’étend sur des dizaines de milliers d’hectares, la modernisation commence aussi par des moyens très concrets.
En 2026, Chaal a bénéficié de nouveaux équipements agricoles dans le cadre de la coopération tuniso-italienne.
Parmi ces équipements figurent 88 tracteurs agricoles, auxquels s’ajoutent des remorques, des citernes et d’autres matériels destinés à renforcer la mécanisation.
Le chiffre peut impressionner. Mais derrière les 88 tracteurs, il y a surtout une réalité très simple: une exploitation de cette taille a besoin d’outils capables de travailler au bon moment.
Préparer les sols, entretenir les plantations, effectuer les travaux agricoles, transporter les récoltes ou intervenir pendant la période de récolte exige une organisation précise et des équipements disponibles.
En agriculture, le temps compte.
Un travail réalisé trop tard peut affecter la qualité d’une récolte, augmenter les coûts ou compliquer toute une chaîne de production.
La modernisation du matériel ne représente donc pas uniquement un investissement dans les machines. Elle constitue aussi un investissement dans la capacité du complexe à mieux maîtriser son calendrier agricole.
Trois huileries reprennent vie
Si les nouveaux équipements redonnent du mouvement aux champs, la remise en service des huileries permet, elle, de rapprocher la production de sa pleine valeur.
Durant la campagne 2025-2026, trois huileries du complexe ont été réhabilitées et remises en fonctionnement, avec une capacité d’extraction d’environ 250 tonnes d’olives par jour.
La campagne a permis de produire 17 560 tonnes d’olives et près de 4 200 tonnes d’huile d’olive.
Ces chiffres racontent quelque chose d’important.
Une olive récoltée n’est pas encore une richesse pleinement valorisée. Entre l’arbre et le consommateur, il existe toute une chaîne: transformation, stockage, contrôle de la qualité, conditionnement et commercialisation.
La remise en marche des huileries permet donc à Chaal de récupérer une partie de cette valeur à l’intérieur même du complexe.
L’idée rejoint finalement la logique qui avait marqué ses premières décennies: produire sur la terre et transformer sur place.
Plus d’un siècle après les premières huileries, le principe reste étonnamment actuel.
Les chiffres d’une campagne qui compte
17 560 tonnes d’olives
4 200 tonnes d’huile d’olive
Environ 250 tonnes d’olives traitées par jour
Au-delà des chiffres, cette campagne montre surtout l’importance de disposer d’une chaîne de transformation opérationnelle et capable d’accompagner la production agricole.
De la terre au consommateur
Produire davantage ne suffit pourtant pas.
Il faut aussi mieux vendre.
L’huile d’olive, le lait, les œufs, la viande ou encore les pistaches ont tous besoin d’être valorisés, identifiés et proposés au consommateur dans de bonnes conditions.
Dans cette perspective, le développement de circuits de commercialisation plus directs pourrait offrir de nouvelles possibilités.
Réduire les intermédiaires, améliorer la présentation des produits et construire une relation plus directe avec le consommateur permettraient de mieux valoriser le travail réalisé sur le complexe.
Chaal possède également quelque chose que peu de produits peuvent revendiquer: une histoire.
Son nom renvoie à plus d’un siècle de terres agricoles, d’oliviers et de transformation. Cette histoire pourrait devenir un véritable élément de son identité commerciale.
Pourquoi ne pas imaginer, à terme, une identité commune pour les produits issus du complexe, capable de raconter leur origine et leur parcours, de l’arbre ou de l’élevage jusqu’à la table?
L’huile de Chaal, le pistachier, les produits laitiers ou les productions animales pourraient ainsi porter non seulement une qualité, mais aussi une histoire.
2026-2027, une campagne qui sera plus qu’une récolte
La campagne agricole 2026-2027 arrive donc dans un contexte particulier.
Elle ne sera pas seulement une nouvelle saison de production. Elle constituera aussi un test pour les efforts engagés.
Préparer une campagne dans un complexe de cette dimension demande d’anticiper chaque étape: entretien des oliviers, préparation des sols, disponibilité des machines, organisation de la récolte, mobilisation de la main-d’œuvre, préparation des huileries, suivi des ressources en eau, alimentation des troupeaux, stockage et commercialisation.
Tout doit être pensé avant que les olives ne quittent les arbres.
Les nouveaux équipements peuvent faciliter ce travail. Le maintien en fonctionnement des trois huileries peut permettre de mieux valoriser la récolte.
Les activités d’élevage et la valorisation des résidus peuvent renforcer les complémentarités entre les différentes productions.
Mais derrière toutes ces avancées demeure une question plus profonde : celle de la capacité de Chaal à s’adapter à son environnement.
Car le climat d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier.
Préserver les vieux oliviers, préparer les jeunes arbres
Un tracteur peut être acquis en quelques mois. Une huilerie peut retrouver son activité en une campagne.
Une forêt d’oliviers, en revanche, demande du temps.
C’est pourquoi le renouvellement des plantations vieillissantes représente l’un des grands défis du complexe.
Il faudra progressivement remplacer les arbres morts ou devenus peu productifs, améliorer les plantations et privilégier des pratiques mieux adaptées aux conditions climatiques.
Ce travail ne peut pas être réalisé en une seule saison.
Il demande une vision sur plusieurs années, voire plusieurs générations.
À Chaal, chaque nouvel olivier planté est ainsi davantage qu’un simple arbre supplémentaire. Il représente une décision sur l’avenir d’une terre qui a déjà traversé plus d’un siècle.
Cette réflexion pourrait également faire de Chaal un espace d’expérimentation pour une agriculture mieux adaptée au changement climatique: suivi de l’humidité des sols, irrigation intelligente, recours à l’énergie solaire, amélioration de la fertilité des terres, valorisation des résidus et techniques permettant de réduire les besoins en eau.
Avec une superficie aussi importante, le complexe pourrait même devenir un terrain privilégié pour tester certaines solutions avant leur diffusion dans d’autres régions agricoles tunisiennes.
Gérer 31 700 hectares, c’est changer de méthode
La superficie de Chaal impose enfin une autre question, peut-être moins visible mais essentielle: celle de la gestion.
Gérer près de 31 700 hectares ne peut pas reposer uniquement sur une organisation traditionnelle.
Chaque parcelle doit pouvoir être suivie. Les besoins en eau, la productivité des arbres, l’état des sols et les opérations agricoles doivent être connus et actualisés.
Il en va de même pour les troupeaux.
La santé, l’alimentation, la reproduction et la productivité des animaux doivent être suivies avec précision.
Les machines, elles aussi, doivent être intégrées dans une véritable organisation du travail, avec des calendriers d’utilisation et d’entretien adaptés.
Même les huileries doivent être considérées comme des unités économiques dont les coûts, les capacités et les performances doivent être régulièrement évalués.
Cette approche transforme profondément la manière de regarder Chaal.
Il ne s’agit plus simplement de gérer une immense propriété.
Il s’agit de piloter un système agricole complexe, composé de milliers d’hectares, de centaines de milliers d’arbres, de troupeaux, de machines, d’unités de transformation et de ressources naturelles.
Une nouvelle histoire à écrire
Depuis 1897, Chaal a changé plusieurs fois de visage.
Le projet agricole des débuts a laissé place à une propriété publique.
Les anciennes techniques ont été remplacées par de nouvelles. Les marchés ont changé et les attentes économiques aussi.
Aujourd’hui, c’est le climat qui impose une nouvelle transformation.
L’avenir de Chaal ne dépendra donc pas uniquement du nombre de tracteurs, ni même du volume d’huile produit au cours d’une seule campagne.
Il dépendra de sa capacité à produire durablement, à préserver ses oliviers, à économiser l’eau, à améliorer ses élevages, à valoriser ses sous-produits et à transformer davantage de matière première en produits à plus forte valeur ajoutée.
Il dépendra aussi de la capacité à mieux connaître cette immense terre et à la gérer avec les outils de son époque.
Car Chaal possède déjà l’essentiel: la terre, les arbres, l’expérience, les infrastructures et un patrimoine agricole exceptionnel.
Ce qui reste à construire, c’est la manière de réunir toutes ces richesses dans une même vision.
Alors, peut-être, Hencheir Chaal pourra devenir bien plus qu’un symbole du passé agricole tunisien.
Il pourrait devenir un exemple de ce que peut être, demain, une grande exploitation publique: productive sans épuiser ses ressources, moderne sans perdre son identité, et capable de transformer son histoire en véritable force économique.
Plus d’un siècle après les premières plantations, les vieux oliviers continuent de regarder l’horizon.
À leur côté, les nouvelles générations d’arbres attendent leur tour.
Entre les deux se trouve tout l’enjeu de Chaal: faire du passé une racine, et de l’avenir une nouvelle récolte.
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