Passer au contenu principal

Agrohealth Tunisie

Edit Template


Aviculture tunisienne: quand la chaleur et les coupures d’électricité mettent toute une filière sous tension

Par AgroHealth – De l’élevage traditionnel à une industrie stratégique, la filière avicole tunisienne a parcouru près de six décennies.

 

Mais l’été 2026 a révélé une nouvelle vulnérabilité: dans des élevages où ventilation, refroidissement, abreuvement et automatisation dépendent de l’électricité, une coupure en pleine vague de chaleur peut rapidement devenir une crise sanitaire, économique et alimentaire.

 

Au-delà des pertes de cet été, la question est désormais celle de la résilience de toute la filière.

Une industrie née il y a près de 60 ans

Il y a encore quelques décennies, la volaille tunisienne relevait essentiellement d’un élevage familial et traditionnel. Jusqu’au début des années 1960, l’aviculture industrielle était pratiquement inexistante.

 

Le véritable tournant intervient en 1967, lorsque l’État met en place un élevage intégré de poulets et de pondeuses ainsi qu’un petit couvoir.

 

Cette expérience pilote favorise progressivement l’apparition de premières fermes spécialisées.

 

À partir de 1970, le secteur connaît un véritable décollage.

 

 

Les encouragements à l’investissement, les crédits, les aides aux équipements et les subventions sur certaines matières premières favorisent l’installation de nouvelles exploitations.

 

En parallèle, la création de couvoirs et d’usines d’aliments contribue à diffuser les techniques modernes d’élevage.

 

Cette croissance rapide n’a toutefois pas été sans difficultés.

 

Une crise de surproduction au début des années 1980, accompagnée de problèmes sanitaires, oblige les pouvoirs publics à repenser l’organisation de la filière.

 

En 1984, le GIPA, devenu ensuite le GIPAC, est créé afin de mieux organiser la profession et la production.

 

Depuis, l’aviculture est devenue l’une des composantes essentielles de l’agriculture tunisienne et de la sécurité alimentaire nationale.

Une filière qui dépasse largement le poulailler

Parler d’aviculture, ce n’est pas seulement parler du poulet vendu chez le boucher ou dans les grandes surfaces.

 

Derrière chaque kilogramme de viande blanche se trouve une chaîne économique complète: reproducteurs, couvoirs, éleveurs, fabricants d’aliments, transporteurs, vétérinaires, abattoirs, ateliers de découpe, transformateurs, grossistes et distributeurs.

 

La filière des œufs constitue elle aussi un maillon essentiel. Selon le GIPAC, elle répond aux besoins de consommation nationale depuis 1984 et sa production totale a évolué, ces dernières années, dans une fourchette de 1,44 à 1,55 milliard d’œufs.

 

Le poulet de chair connaît également une progression importante.

 

Les données du portail statistique du GIPAC indiquent une production de 162 635 tonnes en 2025, contre 147 569 tonnes en 2024, soit une progression de près de 10%.

 

Cette industrie dispose par ailleurs d’un important tissu d’infrastructures.

 

Le GIPAC recense notamment plus de 600 usines d’aliments, dont environ 140 à caractère commercial, ainsi qu’une trentaine d’abattoirs, comprenant des ateliers de découpe et de transformation.

 

Autrement dit, lorsque l’élevage est fragilisé, c’est toute une chaîne de valeur qui est exposée.

L’électricité, désormais un facteur de production vital

L’été 2026 a brutalement mis en évidence cette réalité.

 

Les fortes chaleurs enregistrées en juillet et août se sont combinées à des perturbations de l’approvisionnement en électricité et en eau.

 

Dans les bâtiments avicoles modernes, l’électricité n’est plus un simple service auxiliaire: elle alimente les systèmes de ventilation, de refroidissement, de distribution d’eau et parfois d’alimentation automatisée.

 

Une interruption peut donc avoir des conséquences immédiates.

 

Lorsque les ventilateurs s’arrêtent pendant une période de forte chaleur, la température augmente rapidement à l’intérieur des bâtiments.

 

Le stress thermique s’installe, la consommation d’eau augmente, les performances zootechniques se dégradent et, dans les situations les plus sévères, la mortalité peut survenir.

 

La Direction générale des services vétérinaires avait d’ailleurs alerté les éleveurs dès juillet 2026 sur les risques liés à la combinaison entre températures élevées et coupures électriques.

 

Elle recommandait notamment de maintenir une ventilation et un refroidissement efficaces, de garantir en permanence une eau propre et fraîche et de vérifier les équipements de secours.

 

La leçon est importante: la sécurité énergétique devient désormais une composante de la biosécurité et de la santé animale.

Combien l’été 2026 a-t-il réellement coûté?

C’est probablement la question la plus sensible.

 

Des pertes ont bien été enregistrées: mortalité de volailles, baisse de productivité, ralentissement de la croissance et difficultés d’approvisionnement du marché en viandes blanches.

 

Certains abattoirs ont également subi les conséquences de la baisse de disponibilité des animaux.

 

Mais il serait prématuré de publier aujourd’hui un montant global présenté comme définitif.

 

Au 6 septembre, le GIPAC achevait encore le recensement des pertes enregistrées pendant les mois de juillet et août.

 

Les éleveurs avaient été appelés à transmettre leurs données afin de permettre aux autorités de mesurer précisément l’ampleur des dégâts et d’élaborer un éventuel programme d’ajustement de la production.

 

Cette prudence est d’autant plus nécessaire que certaines informations relayées sur les réseaux sociaux ont fait état de pertes extrêmement élevées dans certaines zones.

 

Des vérifications locales ont cependant conduit à nuancer certaines de ces affirmations.

 

Le chiffre définitif des pertes de l’été 2026 devra donc être attendu et documenté.

5 chiffres à retenir

1967 — début de l’aviculture industrielle moderne en Tunisie.

 

1984 — création du GIPA, devenu le GIPAC, et année depuis laquelle la production d’œufs répond aux besoins nationaux.

 

162 635 tonnes — production de poulet de chair enregistrée en 2025.

 

1,44 à 1,55 milliard — ordre de grandeur de la production annuelle d’œufs de consommation indiqué par le GIPAC.

 

30 abattoirs — infrastructures recensées par le GIPAC, auxquelles s’ajoutent les ateliers de découpe et de transformation.

L’État face à l’urgence

Face aux difficultés de l’été, les autorités ont engagé plusieurs actions.

 

Le ministère de l’Agriculture a notamment organisé des réunions consacrées à la situation de la filière et aux pertes enregistrées dans les élevages.

 

L’objectif affiché est de disposer d’une évaluation précise avant de procéder, si nécessaire, à un ajustement de la production.

 

Mais l’expérience de 2026 montre que les réponses d’urgence ne suffiront pas.

 

Distribuer des recommandations aux éleveurs est indispensable.

 

Encore faut-il leur permettre de disposer des équipements nécessaires pour les appliquer.

 

Un petit élevage ne dispose pas nécessairement des mêmes moyens qu’une grande exploitation intégrée.

 

Le coût d’un groupe électrogène, de batteries, d’un système photovoltaïque ou d’équipements modernes de ventilation peut représenter un investissement considérable pour un éleveur déjà soumis à la pression des coûts d’alimentation, de l’énergie et des fluctuations des prix.

Les recommandations d’AgroHealth : passer de l’urgence à la résilience

Pour AgroHealth, la priorité doit désormais être de construire une filière avicole capable de résister aux futures vagues de chaleur et aux perturbations énergétiques.

 

Première priorité: reconnaître les élevages avicoles comme des activités nécessitant une continuité minimale de l’alimentation électrique, particulièrement durant les épisodes de canicule.

 

Deuxième priorité : établir un protocole permanent entre STEG, GIPAC, services vétérinaires et professionnels, afin d’informer les éleveurs suffisamment tôt des coupures programmées et de mettre en place des dispositifs spécifiques durant les périodes critiques.

 

Troisième priorité : aider financièrement les petits et moyens élevages à acquérir des groupes électrogènes, batteries et systèmes de secours, avec éventuellement des mécanismes de crédit bonifié.

 

Quatrième priorité : accélérer le recours au solaire photovoltaïque. Dans un secteur où l’électricité constitue une condition de fonctionnement des équipements essentiels, produire une partie de son énergie sur place peut devenir un véritable investissement de résilience.

 

Cinquième priorité: créer ou renforcer des mécanismes d’assurance et d’indemnisation pour les pertes directement liées aux événements climatiques exceptionnels et aux interruptions prolongées d’électricité, avec des procédures simples et transparentes.

 

Sixième priorité: imposer progressivement, pour les nouveaux bâtiments avicoles, des normes minimales de résilience : ventilation de secours, alarmes, réserve d’eau, alimentation électrique alternative et systèmes de surveillance de la température.

 

Enfin, la Tunisie gagnerait à mettre en place un système national d’alerte chaleur–électricité permettant de croiser les prévisions météorologiques, les risques de coupure et la localisation des élevages.

Protéger l’éleveur, l’industriel et le consommateur

La crise de l’été 2026 rappelle une évidence: la fragilité d’un seul maillon peut contaminer toute la chaîne.

 

Protéger l’éleveur, c’est éviter les mortalités et préserver son revenu.

Protéger l’industriel, c’est sécuriser l’approvisionnement des abattoirs, des ateliers de transformation et du marché.

 

Protéger le consommateur, c’est garantir une disponibilité régulière de viande blanche et d’œufs à des prix supportables, tout en préservant les exigences sanitaires.

 

L’enjeu dépasse donc largement la seule question des coupures d’électricité.

Ne pas attendre la prochaine crise

L’été 2026 doit être considéré comme un avertissement plutôt que comme un simple épisode exceptionnel.

 

La chaleur extrême risque de devenir plus fréquente et plus intense. Dans le même temps, l’aviculture tunisienne s’est modernisée et sa dépendance aux équipements électriques s’est accrue.

 

La véritable question n’est donc plus seulement: combien la Tunisie a-t-elle perdu cet été?

 

Elle est désormais beaucoup plus stratégique: sommes-nous capables de faire en sorte qu’une prochaine vague de chaleur ne transforme plus une coupure d’électricité en crise avicole?

 

Pour AgroHealth, la réponse passe par une nouvelle approche: anticiper plutôt que réparer, investir plutôt que compenser, et considérer l’énergie, l’eau, la santé animale et la sécurité alimentaire comme les quatre piliers d’une même politique de résilience.

 

Car protéger l’aviculture tunisienne, ce n’est pas seulement protéger une activité agricole.

 

C’est protéger une partie de l’alimentation, de l’économie et de la souveraineté alimentaire du pays.

Lire également



Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *