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Agrohealth Tunisie

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Quand le climat change, l’assiette tunisienne change aussi

Par Agrohealth – En Tunisie, le changement climatique ne se mesure pas seulement en degrés supplémentaires ou en millimètres de pluie perdus. Il commence aussi à se lire dans les champs, dans les vergers, sur les côtes et, plus discrètement, dans les marchés et dans nos assiettes.

 

Certaines productions deviennent plus difficiles à maintenir dans leurs conditions traditionnelles. Les saisons agricoles se déplacent. La disponibilité de l’eau devient une contrainte centrale.

 

Dans le même temps, de nouvelles
cultures apparaissent dans les expériences agricoles tunisiennes et certaines espèces marines autrefois inhabituelles prennent une place croissante dans les activités de pêche.

 

La Tunisie semble ainsi entrer dans une période de transition alimentaire où la question ne sera plus seulement de savoir combien nous produirons, mais aussi ce que nous produirons, à quelle saison, dans quelles régions et avec quelles ressources.

Le climat redessine progressivement les conditions de production

Les projections officielles tunisiennes indiquent une hausse des températures moyennes de 1 à 1,8 °C à l’horizon 2050 selon le scénario RCP 4.5, et de 2 à 3 °C à la fin du siècle.

 

Les précipitations annuelles devraient également diminuer, avec une baisse estimée de 5 à 10 % à l’horizon 2050.

 

Pour l’agriculture, une telle évolution ne signifie pas simplement moins d’eau. Les plantes ont besoin d’un équilibre entre température, disponibilité hydrique, humidité, durée du froid hivernal et rythme des saisons.

 

En Tunisie, le ministère de l’Environnement identifie déjà parmi les principales vulnérabilités climatiques une baisse des rendements et une réduction des superficies de certaines cultures arboricoles, notamment l’olivier, ainsi qu’une diminution des rendements céréaliers, une dégradation des sols et une pression croissante sur les ressources en eau.

 

Le changement climatique peut donc modifier progressivement la carte des cultures.

Le cas du pommier à Kasserine

Kasserine offre un exemple particulièrement parlant.

 

La région reste l’un des grands territoires tunisiens de production de pommes.

 

Des variétés comme Golden et Richard dominent encore la production, tandis que Gala et Royal Gala ont connu une extension récente.

 

Mais les producteurs doivent désormais composer avec des conditions climatiques plus difficiles.

 

En septembre 2026, des responsables du secteur ont signalé que les effets du changement climatique et des vagues de chaleur avaient affecté les rendements et la coloration des fruits.

 

Des travaux scientifiques consacrés à la production de pommes à Kasserine soulignent également le rôle de la baisse des précipitations, des variations brutales de température et de la diminution des ressources hydriques.

 

Une étude publiée en 2025 rappelle que la production de pommes dans le gouvernorat serait passée d’environ 75 000 tonnes en 2020 à 60 000 tonnes en 2023, selon les données du CRDA de Kasserine citées par les chercheurs.

 

Plus largement, une étude consacrée aux vergers tunisiens a montré que le réchauffement pourrait réduire la disponibilité du froid hivernal nécessaire à plusieurs espèces fruitières et à certains fruits à coque.

 

Cette évolution pourrait affecter leur production à moyen et long terme.

Le changement climatique touche donc parfois le fruit avant même qu’il n’arrive sur l’étal.

 

Il peut agir sur la quantité récoltée, mais aussi sur son développement, son calendrier et certaines caractéristiques de sa qualité.

Toutes les cultures ne suivent pourtant pas la même trajectoire

Il serait cependant trompeur de raconter une histoire dans laquelle toutes les cultures tunisiennes seraient en déclin.

 

Les données sur le maraîchage montrent justement une réalité plus complexe.

 

Entre 2010 et 2024, les superficies consacrées à plusieurs cultures maraîchères ont diminué, notamment celles de la tomate, alors que celle de l’artichaut a légèrement progressé.

 

D’après les données de l’ONAGRI rapportées par WMC, les changements climatiques font partie des facteurs expliquant les évolutions observées, aux côtés de la pression foncière, de la disponibilité limitée de l’eau et de l’augmentation des coûts de production.

 

C’est un point essentiel pour comprendre la transformation en cours.

 

Le climat ne produit pas partout le même effet et sur toutes les espèces de la même manière.

 

Certaines cultures peuvent reculer, d’autres résister, certaines s’adapter grâce à de nouvelles techniques et d’autres encore trouver de nouvelles opportunités.

 

Quand de nouveaux fruits entrent dans le paysage tunisien

C’est peut-être l’un des signes les plus surprenants de cette transformation.

 

En 2025, à Grombalia, des agriculteurs et des professionnels présentaient le fruit du dragon, ou pitaya, comme une culture alternative face à la raréfaction de l’eau et aux difficultés rencontrées par les vergers d’agrumes.

 

Des expériences concernaient également la papaye.

 

Un an plus tard, en septembre 2026, la presse tunisienne rapportait également la production locale d’ananas ainsi que des expériences de culture de mangues et le développement du jojoba et de la papaye.

 

Ces exemples ne permettent pas de dire que le changement climatique est l’unique cause de l’introduction de ces cultures.

 

Les marchés, la recherche de nouvelles rentabilités, les techniques agricoles et la disponibilité de l’eau jouent également un rôle.

 

Mais ils témoignent d’une évolution intéressante.

 

Certaines productions autrefois associées principalement aux régions tropicales ou aux importations commencent à faire partie des expérimentations agricoles tunisiennes.

 

Selon l’analyse rapportée par La Presse, la hausse des températures et la réduction des périodes froides pourraient contribuer à modifier progressivement les cycles de développement des plantes et la composition des cultures disponibles.

 

La question devient alors presque culturelle.

 

Que considérera-t-on comme un fruit «tunisien» dans vingt ou trente ans ?

 

La mer n’échappe pas à cette transformation

La même question se pose sous la surface de la Méditerranée.

 

Dans le golfe de Gabès, le ministère tunisien de l’Environnement indique une tendance historique à la hausse de la température de l’eau, estimée à environ 0,12 °C par décennie.

 

Le ministère précise cependant que le nombre de points de données disponibles reste limité et que cette valeur doit donc être considérée comme indicative d’une tendance à long terme.

 

Le réchauffement de la mer peut modifier les conditions de vie des organismes marins, leur croissance, leur reproduction et leur distribution.

 

La FAO et la Commission générale des pêches pour la Méditerranée observent également une augmentation de la présence d’espèces non indigènes dans une Méditerranée qui se réchauffe.

 

Les eaux plus chaudes favorisent notamment l’expansion de certaines espèces tropicales ou subtropicales.

 

La Tunisie en fournit un exemple spectaculaire avec le crabe bleu.

 

Le crabe bleu, quand une espèce nouvelle bouleverse les habitudes

Le crabe bleu nageur, Portunus segnis, est devenu en quelques années une réalité importante de la pêche tunisienne.


La FAO indique que l’espèce a été observée sur les côtes tunisiennes dès 1993 et qu’elle a connu une forte prolifération à partir de 2014, notamment dans le golfe de Gabès où elle pouvait représenter plus de 70 % des captures durant certaines périodes.


Elle endommageait les filets et les engins de pêche traditionnels et perturbait les captures habituelles.


Il faut toutefois être précis. Son arrivée en Méditerranée est liée à une introduction par le canal de Suez et ne peut pas être attribuée simplement au changement climatique.


En revanche, le réchauffement de la Méditerranée fait partie des facteurs qui favorisent l’expansion et l’établissement de nombreuses espèces non indigènes.


Le plus étonnant est ce qui s’est passé ensuite.


Une espèce qui n’appartenait pas à la culture alimentaire traditionnelle tunisienne est progressivement devenue une ressource commerciale.


En juin 2026, la FAO rapportait encore le développement en Tunisie d’une filière consacrée au crabe bleu, avec la création de valeur et d’emplois autour de cette nouvelle ressource.


Voilà peut-être l’une des images les plus fortes de notre transformation alimentaire.


Une espèce peut arriver dans nos eaux comme une perturbation écologique et finir par apparaître sur nos marchés comme un produit alimentaire.

Et demain, qu’y aura-t-il dans notre assiette?

Il serait prématuré d’annoncer la disparition prochaine de tel fruit, de tel légume ou de tel poisson.


La réalité est beaucoup plus complexe.

Une production peut diminuer dans une région tout en augmentant dans une autre.


Une variété peut être remplacée par une autre. Une culture peut être maintenue grâce à l’irrigation ou à de nouvelles techniques. Une espèce marine peut se déplacer sans disparaître.


Une nouvelle espèce peut apparaître sans devenir immédiatement un aliment courant.


Mais toutes ces évolutions racontent la même histoire.


Le climat agit sur les conditions naturelles qui ont contribué à construire notre agriculture et notre pêche.


Les agriculteurs, les pêcheurs, les chercheurs et les marchés réagissent ensuite à ces nouvelles conditions.


C’est ainsi que le changement climatique peut finir par atteindre quelque chose de très concret et de très quotidien.

Notre assiette

La cuisine tunisienne s’est construite autour des saisons. Les fruits, les légumes et les poissons ont leurs périodes, leurs territoires et leurs habitudes.


Lorsque ces calendriers évoluent, ce n’est pas uniquement une question de production agricole ou de pêche.


C’est aussi une partie de notre culture alimentaire qui se transforme.


La Tunisie pourrait donc voir coexister, dans les prochaines décennies, des productions traditionnelles devenues plus vulnérables, des variétés adaptées aux nouvelles conditions et de nouvelles cultures autrefois considérées comme étrangères à notre climat.


Le changement climatique ne décidera pas seul de ce que nous mangerons demain.


Mais il est en train de modifier les conditions dans lesquelles nos agriculteurs et nos pêcheurs devront faire leurs choix.


Et peut-être que le véritable changement ne sera pas de voir disparaître un aliment pour toujours.


Ce sera de constater, un jour, que la saison où nous avions l’habitude de le manger n’est plus tout à fait la même, que son origine a changé, qu’une autre variété l’a remplacé ou qu’un nouveau produit a trouvé sa place à côté de lui.


Notre climat change.


Peu à peu, notre calendrier agricole, notre calendrier de pêche et notre paysage alimentaire changent avec lui.


Sources

· Ministère tunisien de l’Environnement — agriculture et écosystèmes

Ministère tunisien de l’Environnement — Agriculture et écosystèmes

 

·Ministère de l’Environnement — projections climatiques

Évolution du climat et projections climatiques en Tunisie

 

·Pomme de Kasserine — étude scientifique

Frontiers in Agronomy — Apple production in Kasserine

 

·Le changement du paysage agricole tunisien

La Presse — Ananas, mangues, jojoba : vers une transformation du paysage agricole tunisien ?

 

·Fruit du dragon et papaye à Grombalia

La Presse — Festival tunisien du fruit du dragon et de la papaye

 

·  La mer tunisienne

Ministère tunisien de l’Environnement — Pêche et aquaculture

 

·Le crabe bleu

FAO Tunisie — Filière du crabe bleu et projet BLUE STEP



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