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Chronique



Pr. Dhia Bouktila – Béja, le grenier vivant de la Tunisie: une terre, une mémoire, des gènes [La Tunisie fertile (1)]

Par Pr. Dhia Bouktila. Professeur de Génétique à l’Université de Monastir – La collection «La Tunisie fertile» commence son voyage à Béja, car cette région illustre une idée essentielle: un territoire agricole n’est pas seulement une surface productive; c’est un écosystème vivant porteur d’une mémoire génétique et culturelle. Des plaines de la Medjerda aux jardins suspendus de Djebba, un territoire où les sols, les variétés locales et les savoir-faire construisent depuis des siècles une mémoire alimentaire tunisienne.

 

Béja, une exception fertile dans le paysage tunisien

 

Au nord-ouest de la Tunisie s’étend un territoire où la nature semble avoir réuni toutes les conditions de la fertilité: des collines verdoyantes, des plaines céréalières à perte de vue, des vallées irriguées et des terroirs qui comptent parmi les plus généreux du pays.

 

Depuis des siècles, cette terre nourrit les hommes et façonne leur histoire. Bienvenue à Béja, le grenier de la Tunisie.

Figure 1. Le Pont Cinquième de Béja (قنطرة الخمسة بباجة), témoin du patrimoine architectural et historique de la vallée de la Medjerda.

 

Situé au cœur du Nord-Ouest tunisien, le gouvernorat de Béja représente l’un des territoires agricoles les plus emblématiques du pays. De la grande plaine de la Medjerda aux reliefs de Nefza, d’Amdoun et des montagnes proches de la Kroumirie, en passant par les paysages agricoles de Testour, Téboursouk, Medjez El Bab et les hauteurs exceptionnelles de Djebba El Olia, Béja offre une remarquable diversité d’agroécosystèmes.

 

Ici, l’agriculture n’est pas uniquement une activité économique. Elle est une identité du territoire, une rencontre entre le climat, les sols, la biodiversité et les savoir-faire humains.

 

Béja est souvent appelée «le grenier de la Tunisie». Cette expression, largement utilisée, traduit une réalité historique: cette région a nourri le pays grâce à ses céréales, son élevage et la richesse de ses productions alimentaires.

 

Mais derrière cette abondance apparente se cache une richesse plus profonde, à la fois génétique, agricole, culturelle et gastronomique: un patrimoine constitué de variétés végétales, de races animales, de microorganismes du sol, de produits du terroir et de savoir-faire culinaires, tous façonnés au fil des générations par les caractéristiques du milieu.

 

1. Un territoire façonné par l’eau et les sols

 

Contrairement à une grande partie du territoire tunisien où l’eau constitue une contrainte agricole majeure, Béja bénéficie d’un contexte climatique relativement favorable.


La pluviométrie y demeure toutefois très contrastée : elle varie en moyenne d’environ 450 mm/an dans les secteurs méridionaux à 700–1000 mm/an dans la partie nord du gouvernorat, plus humide et montagneuse[1]

Cette disponibilité hydrique contribue à expliquer la diversité des paysages et des systèmes agricoles de Béja:

·  les grandes plaines céréalières autour de Béja, Medjez El Bab et dans la vallée de la Medjerda

· les zones d’élevage dans les espaces ruraux

· les paysages agricoles de moyenne montagne autour de Djebba et Amdoun

· les espaces forestiers d’Ouchtata, de Nefza et les massifs de Kroumirie, riches en biodiversité et en ressources naturelles.

 

Les sols de Béja constituent également un facteur déterminant. Les formations alluviales de la vallée de la Medjerda ont créé des terres profondes favorables aux grandes cultures.

 

Ces sols ne sont pas seulement des supports physiques: ils abritent une vie biologique complexe composée de bactéries, champignons, vers de terre et microorganismes qui participent au fonctionnement de l’agroécosystème.

 

Dans une perspective moderne d’agriculture durable, la fertilité d’un sol ne se mesure plus uniquement par sa capacité à produire une récolte.

 

Elle se mesure aussi par sa capacité à maintenir ses fonctions écologiques: stockage du carbone, recyclage des nutriments, régulation de l’eau et maintien de la biodiversité[2].

 

Ainsi, la richesse agricole de Béja est le résultat d’une alliance ancienne entre un climat favorable, des sols fertiles, une biodiversité adaptée et des générations d’agriculteurs ayant appris à exploiter durablement ces ressources.

 

2. Béja, le cœur historique de la céréaliculture tunisienne

 

S’il existe une culture qui façonne l’identité agricole de Béja, c’est incontestablement celle des céréales. Au printemps, les vastes plaines de la vallée de la Medjerda, de Medjez El Bab, Goubellat, Thibar, Béja Nord ou encore Béja Sud se couvrent d’un manteau doré où dominent le blé dur, le blé tendre et l’orge.

 

Le blé dur occupe une place particulière dans le patrimoine alimentaire tunisien. Il constitue la matière première du couscous (الكسكسي), du borghol (البرغل), de la mhamsa (المحمصة), mais aussi des pâtes alimentaires et de nombreuses préparations traditionnelles qui rythment encore aujourd’hui la cuisine familiale.

 

Béja, premier bassin céréalier tunisien aujourd’hui

 

La campagne de moisson 2026 confirme une nouvelle fois le rôle central de Béja dans la céréaliculture tunisienne.

 

Environ 155 000 hectares de céréales ont été emblavés en céréales dans le gouvernorat au cours de la saison, et les opérations de moisson ont débuté dès le début du mois de juin.

 

Au 19 juillet 2026, les quantités de céréales collectées à Béja atteignaient 2,35 millions de quintaux, plaçant le gouvernorat au premier rang national, avec 22,39% de la collecte totale. À cette date, la collecte nationale s’élevait à environ 10,50 millions de quintaux et l’avancement de la moisson dépassait 90 % à l’échelle du pays[3].

 

Ces chiffres confirment la place stratégique de Béja dans la production céréalière tunisienne et, au-delà des performances d’une seule campagne, son rôle majeur dans la sécurité alimentaire du pays.

 

Figure 2. Les plaines céréalières de Béja au temps de la moisson.

 

Béja, laboratoire de l’amélioration variétale
 

Cette performance n’est pas uniquement le fruit de conditions naturelles favorables. Elle résulte également de plusieurs décennies d’investissements scientifiques dans l’amélioration génétique des céréales.

 

Depuis plus d’un demi-siècle, les chercheurs tunisiens développent des variétés mieux adaptées aux conditions agroclimatiques nationales.

 

L’Institut National de la Recherche Agronomique de Tunisie (INRAT), en collaboration avec les services du Ministère de l’Agriculture, le CRDA de Béja et des partenaires internationaux tels que l’International Center for Agricultural Research in the Dry Areas (ICARDA), a joué un rôle majeur dans la création, l’évaluation et la diffusion de nouvelles variétés de blé dur, de blé tendre et d’orge adaptées aux conditions méditerranéennes.

 

Des variétés tunisiennes telles que ‘Karim’, ‘Razzek’, ‘Nasr’, ‘Maâli’, ‘Salim’ ou encore ‘Khiar’ ont profondément contribué à la modernisation de la céréaliculture nationale.

 

Elles associent productivité, qualité technologique et résistance accrue à plusieurs maladies, tout en offrant une meilleure adaptation aux contraintes climatiques rencontrées dans les régions céréalières du Nord.

 

Cette dynamique d’innovation se poursuit aujourd’hui grâce aux programmes de sélection qui mobilisent désormais la sélection génomique et le phénotypage de précision afin d’accélérer la création de nouvelles variétés plus résilientes face aux sécheresses, aux fortes températures et aux maladies émergentes.

 

La mémoire biologique: les variétés paysannes comme réserve génétique du futur
 

Pourtant, l’avenir des céréales tunisiennes ne repose pas uniquement sur les variétés modernes.

 

Dans les campagnes de Béja subsistent encore des variétés paysannes, appelées localement بلدي, conservées par certains agriculteurs ou dans les collections de ressources phytogénétiques.

 

Ces populations anciennes, souvent moins productives que les cultivars modernes, possèdent néanmoins un patrimoine génétique exceptionnel.

 

Parmi elles figurent notamment des lignées traditionnelles de blé dur telles que Mahmoudi’, Chili’ et ‘Biskri’, ainsi que d’anciennes populations d’orge adaptées aux conditions locales, qui constituent des réservoirs de gènes d’intérêt pour la tolérance à la sécheresse, la qualité nutritionnelle ou la résistance à certaines maladies.

 

À l’heure où le changement climatique impose de repenser les systèmes de production, ces variétés anciennes retrouvent une valeur stratégique.

 

Elles rappellent que l’innovation ne consiste pas seulement à créer de nouveaux génotypes, mais aussi à préserver la mémoire biologique accumulée par des générations d’agriculteurs.

 

Dans les champs de Béja, les variétés modernes assurent les récoltes d’aujourd’hui, les variétés paysannes pourraient bien contribuer à construire celles de demain.

 

3. Au-delà des céréales: une mosaïque agroalimentaire

 

La réputation de Béja comme «grenier à blé» de la Tunisie ne doit pas masquer une réalité plus complexe.

 

Le gouvernorat abrite une remarquable diversité de systèmes de production où se combinent arboriculture de montagne, élevage pastoral, production laitière, cultures légumineuses, maraîchage irrigué et apiculture forestière.

 

Chaque filière est intimement liée à un paysage, à une localité et à une histoire agricole particulière.

 

Djebba: le royaume du figuier et des jardins suspendus
 

Parmi les joyaux agricoles de Béja figure le village de Djebba El Olia (دجبة العليا), situé dans les hauteurs de la délégation de Téboursouk.


Ce territoire est célèbre pour ses jardins suspendus, un système agroécologique de montagne où les cultures sont installées sur des terrasses soutenues par des murets en pierre sèche.

Figure 3. Les jardins suspendus de Djebba El Olia: un agroécosystème de montagne fondé sur les terrasses et la diversité arboricole (Image: Tunisia Randonnée)

 

Le système agricole de Djebba associe généralement:

· le figuier (الكرموس)

·  l’amandier (اللوز)

·  le grenadier (الرمان)

·  l’olivier (الزيتون)

· des cultures maraîchères saisonnières

· des plantes aromatiques comme le thym (الزعتر) et le romarin (الإكليل)

 

Ce modèle illustre parfaitement le fonctionnement d’un agroécosystème méditerranéen durable : plusieurs espèces occupent des niches écologiques complémentaires, limitant l’érosion, optimisant l’usage de l’eau et diversifiant les revenus agricoles.

 

Thibar: l’élevage ovin et la mémoire de la «Noire de Thibar»

 

À une vingtaine de kilomètres au sud-est de Béja, la région de Thibar (تيبار) constitue l’un des hauts lieux historiques de l’élevage ovin tunisien.

 

Les collines et parcours de cette zone ont favorisé le développement de troupeaux adaptés aux conditions semi-humides du Nord-Ouest.

 

La race la plus emblématique est la Noire de Thibar (السوداء التيبارية), reconnaissable à sa toison sombre.

 

Son histoire remonte à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle, lorsque les responsables du domaine agricole de Thibar effectuent des croisements entre des populations ovines locales et des races européennes afin d’améliorer la production lainière tout en conservant l’adaptation au milieu tunisien.

 

Figure 4. La Noire de Thibar : une race ovine emblématique du patrimoine zootechnique de Béja.

 

La Noire de Thibar a longtemps été considérée comme une race de référence pour la production de laine et pour sa rusticité.

 

Bien que ses effectifs aient diminué avec l’évolution des systèmes d’élevage et la baisse de la valeur économique de la laine, elle demeure un patrimoine zootechnique tunisien d’un grand intérêt génétique.

 

Aujourd’hui, les zones de Thibar, Téboursouk et Amdoun restent parmi les principaux bassins ovins du gouvernorat, où l’on rencontre également la race Queue Fine
de l’Ouest (الغربي), largement dominante dans le Nord-Ouest tunisien.

 

Nefza et Ouchtata: entre forêts, apiculture et élevage bovin

 

À l’extrême nord du gouvernorat, Nefza (نفزة) possède un agroécosystème très différent des plaines céréalières.

 

Les précipitations plus abondantes et la proximité des massifs forestiers ont favorisé le développement de l’apiculture et de l’élevage bovin.

 

Le miel de Nefza est réputé pour ses qualités aromatiques et sa diversité florale. Les abeilles y butinent une flore forestière particulièrement riche, comprenant notamment plusieurs espèces de bruyères (الخلنج), l’eucalyptus, le chêne-liège, l’arbousier (اللنج), le lentisque (الضرو), le myrte (الريحان), la lavande (الخزامى) et le thym (الزعتر).

 

L’élevage bovin laitier y bénéficie de conditions plus favorables en matière de ressources fourragères.

 

Les prairies temporaires et les cultures fourragères permettent une production laitière
relativement importante à l’échelle du Nord-Ouest. Selon les données les plus récentes du Ministère tunisien de l’Agriculture, le gouvernorat de Béja fait partie des principaux pôles de production laitière du pays.

 

À quelques kilomètres de Nefza, Ouchtata (وشتاتةoffre un paysage agricole singulier où la forêt méditerranéenne devient elle-même une ressource alimentaire.

 

L’agriculture d’Ouchtata s’est développée dans un environnement vallonné dominé par le chêne-liège (Quercus suber), le chêne zéen (Quercus canariensis) et les maquis méditerranéens.

 

Les vergers traditionnels y associent le figuier, l’olivier et quelques peuplements de châtaigniers (القسطل).


La région produit également un miel réputé provenant de la flore forestière, ainsi que diverses plantes aromatiques et médicinales.

 

Nefza et Ouchtata rappellent que la sécurité alimentaire ne dépend pas uniquement des champs cultivés.

 

Les écosystèmes forestiers peuvent eux aussi fournir une diversité de ressources
alimentaires, médicinales et économiques, tout en jouant un rôle essentiel dans la conservation de la biodiversité.

 

Testour: l’héritage andalou des vergers et du maraîchage
 

La ville de Testour (تستور), fondée par les Andalous au XVIIᵉ siècle, conserve une forte identité arboricole et maraîchère.

 

Les vergers traditionnels associent grenadier,cognassier, abricotier, pêcher, figuier et olivier. Les terres irriguées de la vallée permettent également des productions maraîchères diversifiées : tomate, piment, courgette et oignon.

 

L’influence andalouse se retrouve encore dans les techniques de gestion de l’eau, l’organisation des jardins et certaines traditions alimentaires locales, notamment la valorisation des fruits transformés en confitures et en fruits séchés.

 

Medjez El Bab: les légumineuses et les cultures irriguées de la Medjerda
 

À l’entrée de la vallée de la Medjerda, Medjez El Bab occupe une position stratégique entre les plaines céréalières et les zones irriguées.

 

Outre le blé, cette région est connue pour ses légumineuses alimentaires : la fève, le pois chiche, le petit pois et parfois la lentille dans certaines exploitations.

 

Ces cultures jouent un rôle agronomique essentiel grâce à leur capacité de fixation biologique de l’azote, réduisant les besoins en fertilisation minérale.

 

Les périmètres irrigués de la Medjerda permettent également des productions maraîchères destinées aux marchés de Béja, de Tunis et des régions voisines.

 

4. Les défis du futur: préserver la fertilité face au changement climatique

 

Même les territoires les plus fertiles ne sont pas à l’abri des transformations globales. Béja fait aujourd’hui face à plusieurs défis:

  • augmentation des températures, illustrée de manière spectaculaire par l’épisode caniculaire de juillet 2026, au cours duquel Béja figurait parmi les régions les plus fortement exposées, avec des températures maximales pouvant atteindre 43 à 49 °C [4]
  • irrégularité des précipitations
  • périodes de sécheresse plus longues
  • dégradation progressive des sols
  • nécessité d’augmenter la productivité tout en préservant les ressources naturelles  

La réponse ne peut pas être uniquement technologique. Elle doit être globale.

L’agriculture future de Béja devra associer:

  • conservation des ressources génétiques locales
  • amélioration variétale basée sur la science
  • agriculture de précision
  • restauration de la santé des sols
  • valorisation économique des produits de terroir

 

Le défi est clair : préserver l’identité agricole de Béja tout en permettant son adaptation aux conditions du XXIᵉ siècle.

 

5. Une gastronomie de terroir: quand la fertilité des champs entre dans l’assiette

 

La richesse agricole de Béja se retrouve aussi dans sa gastronomie, profondément liée aux ressources du territoire.

 

Le Borzguène, le Ftet de Béja, le couscous, ainsi que les Mkharek et les Ghrayefs

témoignent d’un patrimoine culinaire construit autour des céréales, de l’huile d’olive, des fruits secs, des légumineuses et des produits animaux.

 

Figure 5. Le ftet de Béja, une spécialité emblématique du patrimoine culinaire local.

 

Cette cuisine présente également un intérêt nutritionnel lorsqu’elle est considérée dans son ensemble. Les céréales constituent une source importante de glucides complexes et, lorsqu’elles sont peu raffinées, de fibres alimentaires.

 

Les légumineuses (fèves, pois chiches ou pois) apportent, quant à elles, des protéines végétales, des fibres et plusieurs micronutriments.

 

Leur association avec les céréales contribue à une alimentation diversifiée et rejoint plusieurs caractéristiques du modèle alimentaire méditerranéen, associé dans de nombreuses études à de meilleurs indicateurs de santé cardiovasculaire et métabolique.

Le figuier de Djebba apporte une autre dimension à ce patrimoine.

 

Les figues contiennent des fibres, des minéraux et différents composés phénoliques et autres substances bioactives[5].

 

Les données scientifiques suggèrent un intérêt nutritionnel réel, mais les preuves cliniques restent insuffisantes pour attribuer à la figue un effet thérapeutique spécifique.

 

Il convient donc de distinguer la valeur nutritionnelle d’un aliment d’une éventuelle propriété médicinale.

 

Cette prudence vaut également pour les plats traditionnels. Un couscous ou un Borzguène ne peut être qualifié de « bon pour la santé » indépendamment de sa composition, des quantités consommées et de la fréquence de consommation.

 

À l’inverse, les pâtisseries comme les Mkharek, riches en énergie, sucres et matières grasses, relèvent principalement de la tradition festive et du plaisir alimentaire.

 

La gastronomie béjaoise révèle ainsi une dimension essentielle du terroir: la biodiversité agricole finit par devenir biodiversité alimentaire. Préserver les céréales, les légumineuses, les figuiers, les oliviers et les savoir-faire qui leur sont associés, c’est donc préserver non seulement une production agricole, mais aussi une culture alimentaire et une mémoire biologique.

 

6. Le regard scientifique: quand la génomique raconte nos terroirs

 

Un territoire agricole possède une identité qui dépasse largement son paysage : elle se prolonge jusque dans les gènes du vivant qui l’habite.

 

Chaque variété de blé cultivée dans les plaines de Béja, chaque figuier des jardins de Djebba, chaque race animale adaptée aux conditions locales porte une combinaison particulière de gènes, façonnée au fil du temps par l’évolution, les contraintes du milieu et la sélection exercée par les générations d’agriculteurs.

 

Le concept moderne de génomique des paysages agricoles (Agricultural landscape genomics)[6] cherche notamment à relier la diversité génétique des organismes agricoles aux caractéristiques environnementales et spatiales des territoires où ils évoluent.

Dans cette perspective, le «génome d’un terroir» peut être envisagé comme une métaphore de la signature biologique d’un paysage agricole, incluant:

· la diversité génétique des plantes cultivées et des races animales

· les gènes associés à l’adaptation aux conditions locales

· les communautés microbiennes associées aux plantes et aux sols

· et, plus largement, les interactions biologiques qui contribuent au fonctionnement et à la résilience de l’agroécosystème

 

L’étude scientifique de cette diversité par la génomique, la transcriptomique et les approches multi-omiques ouvre une nouvelle voie : transformer la biodiversité agricole en connaissance exploitable.

 

Pour Béja, cela signifie une opportunité majeure: documenter, protéger, améliorer et valoriser son patrimoine biologique avant que certaines ressources disparaissent.

La souveraineté alimentaire de demain dépendra non seulement de notre capacité à produire, mais aussi de notre capacité à connaître et préserver le vivant qui rend cette production possible.

 

Béja, une mémoire fertile pour l’avenir alimentaire de la Tunisie

 

Béja est bien plus qu’un grenier agricole. Elle est une terre où dialoguent les sciences de la vie, l’histoire humaine et la culture alimentaire.

 

Ses champs de blé, ses figuiers de Djebba, ses élevages, ses produits ruraux et ses paysages agricoles représentent un patrimoine vivant exceptionnel.

 

Mais cette richesse impose une responsabilité : protéger la biodiversité, préserver les sols et transmettre les savoir-faire qui ont construit cette fertilité.

 

Les sciences génomiques ouvrent désormais une nouvelle fenêtre sur cette mémoire du vivant: elles permettent d’en révéler la diversité génétique, d’en comprendre les capacités d’adaptation et de transformer cette connaissance en leviers d’innovation.

Dhia Bouktila

Professeur de Génétique à l’Université de Monastir

Spécialisé en génomique appliquée aux systèmes agricoles et environnementaux

Spécialiste des enjeux de souveraineté biologique et de gouvernance des connaissances

Références

[1] Ministère de l’Équipement et de l’Habitat, Tunisie. Direction Générale de l’Aménagement du Territoire, 2024. Atlas numérique du gouvernorat de Béja. 106 pages.  https://www.mehat.gov.tn/wp-content/uploads/2024/02/AtlasGouvernoratBejaFr.pdf

 

[2] FAO. The State of Knowledge of Soil Biodiversity. Food and Agriculture Organization of the United Nations, Rome, 2020. https://www.fao.org/interactive/soil-biodiversity/en/

 

[3] Office des Céréales, Tunisie. Campagne de collecte des céréales 2026/2027 – Quantités collectées par gouvernorat au 19 juillet 2026.

 

[4] Bulletin climatique de l’INM, juillet 2026.

 

[5] Arvaniti OS, Samaras Y, Gatidou G, et al., 2019. Review on fresh and dried figs: Chemical analysis and occurrence of phytochemical compounds, antioxidant capacity and health effects. Food Research International. 119: 244-267. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/30884655/ 

 

[6] Campbell Q, Bedford JA, Yu Y, et al., 2025. Agricultural landscape genomics to increase crop resilience. Plant Communications 6(2):101260. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC11897451/



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