Noureddine Nasr: Pour une agriculture tunisienne compatible avec One Health
Par Dr. Noureddine NASR – Ancien chercheur à l’IRA de Médenine, Ancien Cadre au CGIAR (Bioversity International) et aux Nations Unies (PNUD et FAO) .
La Déclaration de Carthage : One Health
Dix pays de la région Afrique du Nord Moyen-Orient (MENA) ont lancé «Une déclaration de Carthage» (Tunis 14 et 15 Juin 2025) appelant à intégrer l’approche Santé globale (One Health) dans leurs politiques publiques nationales, renforcer les systèmes de surveillance et de protection, partager les données et investir dans la recherche. Ils ont souligné l’impératif d’impliquer la société civile, de créer des organes de gouvernances coordonnés et la mise en place à partir de Tunis d’une plateforme d’échange d’expériences et de bonnes pratiques, le développement des compétences professionnelles et le renforcement des systèmes de contrôle. Leaders, 16.6.2025
1. La révolution verte n’a pas éradiqué la faim, mais a détruit l’environnement
En 1996, le Sommet mondial de l’alimentation fixait l’objectif de réduire
de 800 millions à 400 millions le nombre de personnes souffrant de la faim
d’ici 2015.
En 2025, on estime qu’environ 645 millions de personnes souffraient de la faim dans le monde, soit 7,8% de la population mondiale (rapport SOFI, FAO 2026).
Plus grave encore: la révolution verte n’a pas seulement échoué à éliminer la faim; elle a détruit les bases écologiques de l’agriculture.
La FAO rapporte une perte de 70 % de la biodiversité au cours du siècle dernier, causée par la transition radicale vers des systèmes agricoles fondés sur l’usage intensif d’engrais chimiques, de pesticides, d’hormones, d’hybrides et d’organismes génétiquement modifiés (OGM), avec un recours à un nombre; limité de variétés et de races.
L’échec de ce modèle est structurel: La révolution verte a traité l’agriculture comme une chaîne d’approvisionnement industrielle, en externalisant les coûts sanitaires et environnementaux vers les travailleurs et travailleuses agricoles, les familles rurales, les nappes phréatiques et les générations futures.
L’approche ‘One Health’ propose une rupture: reconnaître que la santé humaine, animale, végétale et celle des écosystèmes forment un continuum indissociable.
2. Le problème tunisien
Dépendance et défaillances du contrôle
La Tunisie ne produit pas de pesticides et dépend entièrement des importations surtout d’Inde, Chine, Japon, Union Européenne, Afrique du Sud, Etats Unis d’Amérique et de Suisse. En 2022, la Tunisie a importé 4 161,2 tonnes de pesticides (Gharbi, 2025).
Toutefois, le contrôle présente encore des faiblesses majeures: non-respect des textes législatifs à plusieurs niveaux (application des pesticides, résidus, protection, gestion des emballages vides); efforts insuffisants de sensibilisation et d’orientation des petits et moyens producteurs ; et surtout existence d’un marché parallèle.
Un problème qui dépasse la toxicité intrinsèque
Les risques liés aux pesticides en Tunisie ne se résument pas à la dangerosité d’une molécule. Ils résultent aussi de la vente sans conseil agronomique suffisant, du surdosage et de la répétition des traitements, du non-respect des délais avant récolte, du mélange de plusieurs produits, de l’exposition des ouvriers et des ouvrières (plus vulnérables), de l’élimination inadéquate des emballages qui sont souvent utilisés à d’autres fins, et de l’absence de données nationales continues sur les intoxications et les résidus.
Des données de contamination confirmées
Une étude portant sur des échantillons de raisins collectés dans les régions de Grombalia et Bouargoub a montré que 90 % des échantillons contenaient au moins une substance active, majoritairement des fongicides (62 %). Une autre étude tunisienne sur le raisin, menée entre 2015 et 2017 sur 64 échantillons, a révélé la présence de 4 à 24 résidus de pesticides par échantillon, avec une moyenne de 11,6 résidus, et des concentrations élevées (Bouagga et al, 2019).
Gharbi 2025, donne un autre exemple qui est celui de la culture de la tomate qui est susceptible de recevoir 29 types de substances actives classées pesticides extrêmement dangereux (HHP[1]).
Une étude réalisée dans le gouvernorat de Sousse en 2018 a trouvé des résidus de chlorpyrifos dans les fruits de tomates à des taux élevés, atteignant 80 % et 312 % de la dose de référence aiguë (ARfD[2]) pour les adultes et les enfants respectivement.
Face aux risques sanitaires et environnementaux du modèle conventionnel, la Tunisie dispose d’un potentiel agroécologique avéré et d’un secteur biologique en pleine expansion, bien qu’encore caractérisé par des fragilités structurelles.
Le pays comptait en 2024 environ 235.000 hectares certifiés bio et plus de 6.269 producteurs et transformateurs (CTAB, 2025).
Cependant, ce secteur souffre d’un déséquilibre majeur: il est fortement concentré sur l’oléiculture (représentant près de 67,5 % des superficies certifiées) et polarisé géographiquement dans les régions du Centre-Est et du Centre-Ouest (Sfax, Mahdia, Kairouan, Kasserine) qui regroupent plus de 70 % des surfaces bio.
Les autres filières à fort impact nutritionnel et écologique — telles que le maraîchage, l’arboriculture, les dattes, les plantes aromatiques et médicinales et l’élevage biologique — restent marginales et privent le marché national d’une offre régulière en aliments sains, exempte de résidus chimiques
3. Importation des produits interdits ailleurs : la valeur de la santé humaine est-elle égale partout dans le monde?
Le double standard
De nombreux pays industrialisés, notamment en Europe, ont reconnu les menaces posées par les pesticides hautement dangereux et ont interdit leur production et leur utilisation sur leur territoire.
Mais cette interdiction ne s’applique pas aux pays en développement, dont la Tunisie, qui a continué d’importer des substances provenant d’Europe et dont leur utilisation est interdite en Europe. D’après Gharbi, en 2018 et 2019, 240,5 tonnes de pesticides interdits ou restreints dans l’Union européenne auraient été exportées vers la Tunisie.
En 2020, 45 substances actives “non approuvées” par l’UE auraient été expédiées par des pays européens vers la Tunisie, d’après la liste des pesticides homologués en Tunisie. Ces produits proviennent surtout d’Espagne, des Pays Bas du Royaume Uni, Allemagne, France, Grèce et d’Italie (Inkyfada, 2021).
Tunisie et mesures réglementaires récentes
En juillet 2023, les autorités tunisiennes ont annoncé l’interdiction de pesticides hautement dangereux: 33 pesticides auraient été concernés, dont 20 classés HHP. D’autres mesures sont à prendre pour réduire et interdire l’importation des pesticides classés hautement dangereux.
L’urgence de sortir de la dépendance aux intrants chimiques dangereux est renforcée par l’évolution des réglementations internationales, notamment le nouveau cadre de l’Union européenne applicable à partir de janvier 2027.
Jusqu’à présent, la Tunisie a bénéficié d’un régime de reconnaissance en équivalence en tant que pays tiers pour l’exportation de ses produits biologiques.
Toutefois, le durcissement annoncé des exigences européennes imposera une conformité stricte, une traçabilité renforcée, des preuves documentaires rigoureuses et une séparation totale des flux entre produits conventionnels et biologiques.
Sans une mise à niveau accélérée de notre système de certification, de contrôle et d’encadrement des agriculteurs, la Tunisie risque non seulement de bloquer l’accès de ses produits aux marchés extérieurs, mais aussi d’accentuer la pression sur son marché local par le maintien de pratiques agricoles non contrôlées.
4. Nappes, nitrates et fertilité des sols
Une contamination généralisée des eaux souterraines
Les engrais azotés ne sont pas mauvais en eux-mêmes: l’azote est indispensable à la croissance des plantes. Le problème apparaît lorsque les apports dépassent les besoins de la culture, lorsque l’irrigation entraîne les nitrates vers le sous-sol, ou lorsque les fertilisants sont appliqués au mauvais moment. Plusieurs études de cas dans des secteurs irrigués en Tunisie soulignent la forte contamination des nappes par les nitrates.
L’excès d’engrais dégrade aussi le sol
Une fertilisation minérale répétée, sans matière organique suffisante, peut réduire l’activité biologique du sol, perturber les champignons et bactéries utiles, diminuer la matière organique, accroître l’acidification ou la salinisation, fragiliser la structure du sol, augmenter la dépendance aux intrants et réduire la capacité de rétention de l’eau. La politique publique doit donc mesurer la santé biologique des sols, et non seulement les rendements.
La régénération de la santé biologique des sols et la sauvegarde des ressources en eau reposent sur la transition des systèmes de production vers l’agroécologie qui apportera des réponses concrètes par le compostage, l’incorporation de résidus végétaux, les rotations culturales intégrant des légumineuses et le non recours aux engrais azotés de synthèse.
Il s’agit de considérer la santé du sol comme un bioindicateur central de l’approche One Health, conditionnant à la fois la qualité nutritionnelle des aliments et la protection des eaux souterraines.
5. Une stratégie One Health pour la Tunisie
Mesure 1 — Interdire les substances les plus dangereuses
Établir une liste tunisienne des pesticides hautement dangereux, fondée sur les critères FAO/OMS et sur les conventions internationales. Les substances présentant une toxicité aiguë extrême, une persistance élevée, des effets cancérogènes, mutagènes, neurotoxiques ou perturbateurs endocriniens devraient être retirées de la liste des produits pesticides a usage agricole homologues en Tunisie.
Mesure 2 — Appliquer réellement la gestion intégrée
La lutte intégrée devrait devenir la règle, et non une recommandation théorique. La FAO la considère comme une approche combinant plusieurs méthodes afin de réduire les risques pour la santé et l’environnement tout en maintenant la production agricole.
Elle implique : surveillance des ravageurs ; seuils d’intervention ; rotation des cultures ; utilisation de variétés résistantes ; lutte biologique ; pièges ; bonnes pratiques culturales ; application localisée plutôt que pulvérisation généralisée ; biostimulants, biopesticides, emploi des pesticides seulement lorsque les autres solutions sont insuffisantes.
Intégrer le changement d’échelle de l’agriculture biologique comme axe prioritaire de la transition agroécologique et travailler la promotion de la certification de groupe pour alléger les coûts supportés par les petits producteurs, le renforcement de l’encadrement technique de proximité via le Centre Technique de l’Agriculture Biologique (CTAB) et les divisions régionales des CRDA, ainsi que le développement d’intrants biologiques locaux (biopesticides, biostimulants, composts certifiés).
Mesure 3 — Réformer les engrais
La Tunisie devrait remplacer la logique «plus d’engrais égale plus de rendement» par une fertilisation fondée sur les besoins réels de la culture. Instruments prioritaires : analyses obligatoires ou subventionnées des sols ; plans de fertilisation par parcelle ; application fractionnée de l’azote ; fertigation contrôlée ; outils simples de mesure de l’azote ; incorporation de compost, résidus végétaux ; cultures de couverture ; légumineuses et rotations des cultures. Les biofertilisants peuvent compléter cette stratégie.
Faire du marché intérieur un levier de santé publique. Il convient de promouvoir la consommation locale de produits biologiques par le développement de circuits courts, la création de marchés fermiers régionaux, l’intégration des produits bio dans la restauration collective (cantines scolaires, hôpitaux) et le renforcement de la confiance des consommateurs grâce à un contrôle rigoureux du label national et de la traçabilité.
Mesure 4 — Protéger les travailleurs et les travailleuses
Toute politique doit commencer par les personnes qui manipulent les produits. Il faut: sensibiliser et former les agriculteurs, les ouvriers, les ouvrières et les vendeurs sur la gestion des pesticides; exiger la protection des ouvriers et ouvrières par des équipements adaptés ; respecter un délai de réentrée dans les parcelles traitées ; organiser la collecte et la destruction des emballages.
Dans le cadre de ‘One Health’ et le partenariat entre le ministère de l’agriculture, des ressources hydrauliques et la pêche et le ministère de la santé, créer un registre national des intoxications ; intégrer la santé agricole à la médecine du travail ; former les urgences au diagnostic et au traitement des intoxications par les pesticides.
Mesure 5 — Mettre en place une gouvernance et une surveillance intégrées One Health
Dans le prolongement de la récente Déclaration de Carthage ‘One Health’ (juin 2025), la Tunisie s’est engagée à renforcer l’action intersectorielle pour la santé humaine, animale et environnementale et la création du Comité national et des comité régionaux ‘One Health’, un programme de renforcement des capacités, et un plan d’action est à développer et à mettre en œuvre en impliquant la profession, la société civile et les médias.
Un observatoire national multidisciplinaire sera adossé à ce dispositif pour assurer un suivi simultané et coordonné des indicateurs clés :
· Les résidus de pesticides dans les denrées alimentaires et les sols ;
· La pollution par les nitrates et les intrants chimiques dans les nappes phréatiques et ressources en eau ;
· Les cas d’intoxications aiguës et chroniques au sein des populations, en particulier l’exposition des communautés rurales et des travailleurs et travailleuses agricoles ;
· La santé de la faune sauvage et des animaux d’élevage, ainsi que la mortalité des pollinisateurs (notamment les abeilles) ;
· La santé biologique des sols (microorganismes et bioindicateurs) et l’émergence de résistances chez les ravageurs ;
· L’évaluation des coûts médicaux, environnementaux et économiques générés par l’usage des produits phytosanitaires et des engrais.
6. Conclusion
La Tunisie ne peut plus considérer les pesticides et les engrais chimiques comme de simples intrants agricoles. Ils constituent simultanément une question de santé publique, de sécurité alimentaire, de protection des nappes phréatiques, de fertilité des sols, de biodiversité et de résilience économique.
En Tunisie, l’agriculture ne doit plus sacrifier la santé publique sur l’autel du rendement.
L’enjeu n’est pas d’abandonner toute protection des récoltes, mais de changer de modèle : priorité à la prévention, au dosage responsable des engrais, à la régénération des sols et à la protection des nappes.
Une agriculture saine n’est pas seulement une agriculture qui produit suffisamment. C’est une agriculture qui laisse une eau potable, un sol vivant, des animaux en bonne santé et des aliments sûrs. C’est exactement le sens de One Health.
Le choix est désormais politique: continuer à externaliser les coûts des pesticides vers les ouvriers et ouvrières agricoles, les familles rurales, les animaux, les abeilles, les nappes et les générations futures, ou investir dans une agriculture plus sobre, plus transparente et plus résiliente.
Ancien chercheur à l’IRA de Médenine, Ancien Cadre au CGIAR (Bioversity International) et aux Nations Unies (PNUD et FAO)
Références
1.Bouagga A., Chaabane H., Toumi K., Mougou Hamdane, A., Nasraoui B. et Laure J., 2019: Pesticide residues in Tunisian table grapes and associated risk for consumer’s health, journal Food Additives & Contaminants: Part B. https://www.researchgate.net/publication/331121707_Pesticide_residues
_in_Tunisian_table_grapes_and_associated_risk_for_consumer’s_health
2. Delpuech A, 2021 : Pesticides : les exportations toxiques de l’UE vers la Tunisie, Inkyfada, https://inkyfada.com/fr/2021/06/25/pesticides-exportations-toxiques-ue-tunisie/
3. Centre Technique de l’agriculture biologique, 2025 : données sur l’agriculture biologique en Tunisie : https://ctab.tn/fr/statistique-old/
Gharbi S., 2025 : Highly hazardous pesticides – A challenge for health and the environment, Pesticide Atlas Heinrich-Böll-Stiftung, Tunisia. https://ps.boell.org/en/2025/09/22/highly-hazardous-pesticides-tunisia-challenge-agriculture-and-environment
MARHP (2025) : Liste des produits pesticides a usage agricole homologues en Tunisie (version actualisée, Juillet 2025), Agridata, https://catalog.agridata.tn/dataset/liste-des-pesticides-homologues-en-tunisie/resource/ee850a48-e93c-462d-a786-375a07f0a515
Heinrich-Böll- Stiftung (2023) : Faits et chiffres sur les substances chimiques toxiques dans l’agriculture. Atlas des Pesticides. https://tn.boell.org/fr/2024/05/13/atlas-des-pesticides
Toumi K., Soudani N., Lomadze A., Arbi A., Haouas D., Bertuzzi T., Cardinali A., Lamastra L., Capri E., et Alina Suciu N., 2025: Ecotoxicological Risk Assessment and Monitoring of Pesticide Residues in Soil, Surface Water, and Groundwater in Northwestern Tunisia. MDPI (Water)
https://www.researchgate.net/publication/394454154_Ecotoxicological
_Risk_Assessment_and_Monitoring_of_Pesticide_Residues_in_Soil
_Surface_Water_and_Groundwater_in_Northwestern_Tunisia
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