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Nizar Aloui: Pourquoi la collecte des céréales diffère-t-elle de la production estimée à 20 millions de quintaux

Par Nizar Aloui. Expert en politique agricole  La production céréalière et la collecte réalisée constituent deux indicateurs statistiques distincts, bien que fortement corrélés. En effet, le volume collecté demeure tributaire du niveau de la production réalisée sur exploitation.

 

La collecte représente l’indicateur le plus facilement mesurable, dans la mesure où elle résulte de l’agrégation quotidienne des quantités réceptionnées au sein des centres de collecte de céréales répartis sur l’ensemble du territoire tunisien (environ 200 centres agrées d’une capacité de stockage de 8 millions quintaux (ONAGRI)).

 

Le cumul des volumes enregistrés entre le début de la campagne de collecte, généralement situé au début du mois de juin, et la clôture de la campagne permet ainsi d’établir cet indicateur avec une fiabilité très importante, dans la mesure où il repose sur un dénombrement physique et non sur une estimation.

 

Elle constitue, par ailleurs, la fraction commercialisable et effectivement mobilisable de la production, celle qui transite par les circuits officiels et alimente directement ou après une courte période de stockage les minoteries.

 

La production, en revanche, est un indicateur évalué avant la récolte, au niveau des parcelles ensemencées, par le recours à des techniques de télédétection, notamment l’estimation de l’indice de végétation NDVI, combinées à des enquêtes statistiques de terrain visant à caractériser les superficies emblavées par type de culture ainsi que le rendement en grain prévisionnel.

 

Il s’agit d’un indicateur dont l’élaboration s’avère nettement plus complexe, mobilisant des moyens humains, techniques et financiers conséquents, et dont l’estimation demeure, comme toute mesure statistique indirecte, affectée par une marge d’erreur inhérente à la méthode et l’’approche utilisée.

Pourquoi est-il nécessaire d’estimer la production?

L’estimation précoce de la production constitue une étape essentielle à l’entame de chaque campagne agricole. Elle fournit aux décideurs des informations actualisées et à temps opportun permettant d’anticiper les besoins, de planifier les interventions et d’assurer une gestion efficace de la filière céréalière.

 

En effet, cette estimation permet de:

      · Planifier les opérations de collecte en adaptant les moyens logistiques au volume de production attendu. Une production élevée nécessite la mobilisation des ressources importantes notamment en matière d’équipements, de centres de collecte, de capacités de stockage, de moyens de transport y compris le transport ferroviaire, ainsi que des ressources humaines nécessaires au bon déroulement de la campagne de collecte.

 

      · Programmer les importations en temps opportun, en fonction des disponibilités prévisionnelles de la production nationale et des volumes de collecte attendus, afin d’assurer un approvisionnement régulier du marché tout en optimisant les coûts d’importation.

 

      · Appuyer la prise de décision publique en fournissant des informations fiables pour l’élaboration et l’ajustement des politiques agricoles, notamment celles relatives aux filières céréalière et fourragère (paille et foin).

       

       Les estimations de production constituent ainsi un outil d’aide à la décision pour la gestion des stocks, la sécurité alimentaire et la mise en œuvre des dispositifs de soutien aux producteurs (ajustements des prix administré).

Analyse de l’évolution de la production nationale et de la collecte des céréales sur la période 2015 – 2026

Quantités en millions de quintaux

Source: Office des céréales, ONAGRI 
L’analyse du tableau met en évidence que le taux moyen de collecte des céréales au cours de la période 2015–2026 s’est établi à 52%. 

En d’autres termes, durant l’ensemble de la période étudiée, le taux de collecte est demeuré relativement stable, oscillant autour de 50 %. Cela signifie qu’en moyenne, les quantités collectées représentent environ la moitié de la production nationale estimée.

 

Dans ce contexte, le taux de collecte enregistré au titre de la campagne en cours s’inscrit dans la continuité de cette tendance historique, bien qu’il affiche une baisse par rapport à la campagne précédente (55% contre 66% enregistré la campagne précédente).

 

Cette diminution peut être attribuée à plusieurs facteurs, notamment:

      · Les fractions d’épandage d’ammonitrate non effectuées en début de campagne à cause des problèmes d’approvisionnement.

      · Un niveau plus élevé d’autoconsommation, en particulier pour la constitution des stocks de semences destinées à la campagne agricole suivante.

Les déterminants économiques de l’écart entre la production estimée et la collecte

N.B: Pour une compréhension approfondie de cette thématique, le lecteur est invité à consulter le site de l’ONAGRI, notamment l’article intitulé «Le bilan d’approvisionnement-utilisation des principales céréales produites en Tunisie», rédigé par Mme Nachaat Jaziri, Ingénieure générale.

Cet article présente une analyse détaillée des différentes utilisations de la production céréalière et apporte des éléments d’explication sur les écarts observés entre la production estimée et les quantités collectées.

 

Sur le plan économique, l’écart entre l’estimation de la production nationale de céréales (estimée sur champ avant récolte) et les quantités collectées est normal et bien expliqué puisque la récolte est impérativement inférieure à la production.

 

La collecte ne représente que la part de la production qui transite par les circuits organisés de commercialisation.

 

Plusieurs facteurs expliquent cet écart:

1. Les pertes pré-récolte, pertes à la récolte et post-récolte

Des pertes peuvent intervenir avant, en cours et après la récolte en raison:

· Des pertes liées aux opérations de récolte: elles constituent généralement la principale source de pertes et peuvent, dans certains cas, dépasser 15 % de la production.

 

       Leur ampleur dépend essentiellement de l’état, de la qualité et du réglage des équipements de récolte, ainsi que des conditions dans lesquelles les opérations de moisson sont réalisées.

      · Du transport.

      · Des attaques d’insectes, des oiseaux ou des rongeurs.

      · Etc.

2. L’autoconsommation

Une partie importante de la production est conservée par les agriculteurs pour satisfaire les besoins de l’exploitation et du ménage.

 

Cette autoconsommation comprend:

      · Les semences de ferme destinées à la campagne agricole suivante: une partie de la production est conservée par les agriculteurs pour constituer leurs propres réserves de semences.

       

       Les besoins nationaux en semences céréalières sont estimés entre 1,8 et 2,0 millions de quintaux par an. Parmi ces besoins, les semences certifiées produites par les sociétés de multiplication des semences ne représentent qu’environ 500 000 quintaux par an au maximum.

 

       Le reliquat est assuré par les semences de ferme, ce qui explique qu’une fraction importante de la production n’intègre pas les circuits de collecte.

      · L’alimentation familiale.

      · L’alimentation du cheptel.

    3. Les ventes hors des circuits de collecte formels

Le niveau d’endettement d’une frange importante des producteurs de céréales peut conduire certains d’entre eux à privilégier des circuits de commercialisation informels, échappant ainsi aux circuits officiels de collecte (lié au centrale des risques).

 

Dans ce contexte, le marché informel est susceptible de se développer et d’attirer un nombre croissant d’acteurs, au détriment du circuit formel.

 

Dans cette perspective, les politiques publiques sont appelées à mettre en œuvre des mécanismes durables visant à atténuer le niveau d’endettement du secteur agricole, afin de renforcer sa viabilité économique, d’améliorer la commercialisation de la production à travers les circuits formels et de préserver le bon fonctionnement des filières agricoles.

Conclusion

L’écart entre la production estimée et la collecte ne traduit pas nécessairement une surestimation de la production. Il résulte essentiellement de facteurs économiques, logistiques et comportementaux qui influencent les décisions des producteurs quant à l’utilisation et à la commercialisation de leur récolte.

 

Ainsi, la collecte mesure les volumes commercialisés à travers les circuits organisés, tandis que la production représente l’ensemble des quantités produites sur les exploitations agricoles. Cette distinction est fondamentale pour interpréter correctement les statistiques céréalières.

Nizar Aloui
Expert en politique agricole



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