Apiculture en Tunisie, une filière sous pression
L’apiculture tunisienne traverse une période particulièrement délicate.
Derrière les pots de miel exposés sur les marchés se cache une filière confrontée à une succession de difficultés qui fragilisent les apiculteurs, réduisent les volumes produits et alimentent les interrogations des consommateurs sur la qualité du miel.
Pourtant, le secteur occupe une place essentielle dans l’agriculture tunisienne.
Au-delà de la production de miel, les abeilles jouent un rôle irremplaçable dans la pollinisation des arbres fruitiers, des cultures maraîchères et de nombreuses plantes sauvages.
Leur contribution à la productivité agricole est largement supérieure à la seule valeur commerciale du miel.
Une filière qui fait vivre des milliers de familles
La Tunisie compte aujourd’hui près de 13000 apiculteurs et environ 305 000 ruches, majoritairement modernes.
Cette activité constitue une source de revenus pour de nombreuses familles rurales et participe au maintien de la biodiversité.
Le potentiel de production reste important, mais il dépend fortement des conditions climatiques.
Lors des années favorables, la production nationale peut dépasser les 3000 tonnes.
En revanche, les épisodes de sécheresse ont fortement affecté les récoltes ces dernières années.
En 2023, la production est ainsi tombée à environ 2100 tonnes, illustrant la vulnérabilité du secteur face aux aléas climatiques.
Le climat, premier ennemi des apiculteurs
Les professionnels s’accordent à dire que les changements climatiques constituent aujourd’hui la principale menace.
La succession des années de sécheresse réduit considérablement la floraison des plantes mellifères dont les abeilles tirent le nectar indispensable à la fabrication du miel.
Lorsque les pluies deviennent rares, les ressources alimentaires diminuent, les colonies s’affaiblissent et les récoltes baissent.
À cette situation s’ajoutent les vagues de chaleur, qui perturbent le comportement des abeilles et compliquent davantage le travail des apiculteurs.
Des difficultés qui s’accumulent
Au-delà du climat, la filière fait face à plusieurs autres obstacles qui limitent son développement.
L’utilisation de certains pesticides continue d’affecter les colonies d’abeilles, tandis que plusieurs maladies et parasites, notamment les acariens comme le varroa, représentent une menace permanente pour les ruches lorsqu’ils ne sont pas correctement maîtrisés.
Les apiculteurs doivent également composer avec la hausse continue des prix des ruches, des cadres, de la cire, des reines sélectionnées, des médicaments vétérinaires, du sucre utilisé pour l’alimentation de secours et du matériel d’extraction.
Cette augmentation des coûts réduit fortement leur rentabilité.
Les petits producteurs rencontrent en outre des difficultés pour commercialiser leur miel dans de bonnes conditions et obtenir une rémunération à la hauteur de leurs efforts.
Des importations qui alimentent la confusion
Autre sujet de préoccupation: l’augmentation des importations de miel.
Lorsque la production nationale est insuffisante, notamment après les années de sécheresse, la Tunisie importe du miel provenant de plusieurs pays afin d’approvisionner le marché local.
Une partie est destinée à la consommation directe et une autre est utilisée par l’industrie agroalimentaire.
Si ces importations permettent de répondre à la demande, les professionnels estiment qu’elles ont aussi bouleversé le marché.
De nombreux commerçants commercialisent du miel sans être eux-mêmes apiculteurs, parfois en mélangeant différentes origines ou en proposant des produits dont la provenance est peu claire.
Cette situation entretient une confusion auprès des consommateurs, qui se posent de plus en plus souvent la même question: le miel vendu est-il réellement pur ?
Pour les apiculteurs, cette perte de confiance pénalise d’abord les producteurs qui travaillent dans le respect des bonnes pratiques et commercialisent un miel authentique.
Une grande diversité de miels régionaux
La richesse de l’apiculture tunisienne s’exprime avant tout à travers la diversité de ses terroirs et de sa flore mellifère.
Chaque région offre un miel aux arômes et aux caractéristiques qui lui sont propres, façonnés par les espèces végétales qui y dominent.
À Bizerte, les abeilles butinent principalement les eucalyptus, tandis que la région de Nabeul est réputée pour son miel d’agrumes.
À Zaghouan, le thym confère au miel des notes particulièrement appréciées, alors que les paysages de Kasserine donnent naissance à des miels issus du romarin et d’autres plantes aromatiques.
La région d’El Oueslatia, dans le gouvernorat de Kairouan, occupe également une place importante dans la production nationale, tout comme Le Kef, Siliana et Jendouba, où la richesse de la végétation favorise une grande variété de miels.
Cette mosaïque de terroirs constitue un véritable patrimoine apicole et donne aux miels tunisiens une identité unique, dont les saveurs et les qualités varient naturellement selon leur origine botanique.
Une production principalement destinée au marché local
Contrairement à certains grands pays producteurs, la Tunisie exporte très peu de miel.
En 2024, les exportations se sont limitées à environ 2,3 tonnes, principalement à destination de la France ainsi que de quelques autres marchés.
Ces volumes restent modestes, car l’essentiel de la production est consommé localement et ne suffit pas toujours à satisfaire la demande intérieure.
Préserver un maillon essentiel de l’agriculture
L’avenir de l’apiculture tunisienne dépasse la seule question de la production de miel.
Les abeilles sont indispensables à la pollinisation de nombreuses cultures et participent directement à l’amélioration des rendements agricoles ainsi qu’à la préservation de la biodiversité.
Le développement de la filière passe par plusieurs priorités: renforcer la lutte contre les effets du changement climatique, protéger les ressources mellifères, mieux encadrer l’utilisation des pesticides, soutenir les petits apiculteurs, améliorer la traçabilité du miel et renforcer les contrôles afin de restaurer la confiance des consommateurs.
Dans un contexte de pression climatique et économique croissante, préserver les abeilles revient aussi à préserver une partie essentielle de l’agriculture tunisienne et de sa sécurité alimentaire.
À noter
- Les chiffres relatifs aux exportations (environ 2,3 tonnes en 2024), aux importations de miel, ainsi qu’à la production annuelle (autour de 2 100 tonnes en 2023 et plus de 3 000 tonnes lors des bonnes années) proviennent des statistiques de l’ONAGRI et des données du commerce extérieur tunisien.
- Selon les données officielles du commerce international (base ONU Comtrade/WITS, code SH 040900 «Miel naturel»), les importations tunisiennes de miel ont évolué (Voir graphiques).
Source
- Ministère de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche
- Agence Tunis Afrique Presse (TAP)
- Office de l’Élevage et des Pâturages (OEP)
- Observatoire National de l’Agriculture (ONAGRI)
- Institut National de la Statistique (INS)
- Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)
- Entretiens avec des apiculteurs tunisiens et les représentants des syndicats ou des groupements professionnels
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