Passer au contenu principal

Agrohealth Tunisie

Edit Template


Agriculture tunisienne: demain, l’eau décidera-t-elle de ce que nous cultiverons?

Par AgroHealth – Une réflexion enrichie à partir des éléments apportés par le professeur Dhia Bouktila

 

La question agricole tunisienne n’est plus seulement de savoir combien produire, mais surtout quoi produire, où le produire et avec quelle ressource en eau.

 

Dans un pays confronté au changement climatique, à la pression croissante sur les ressources naturelles, à la volatilité des marchés et à une dépendance persistante aux importations alimentaires, les choix agricoles deviennent progressivement des choix stratégiques pour l’avenir.

 

À la suite de la réflexion suscitée par l’article d’AgroHealth « Que doit cultiver la Tunisie demain ? », une question s’impose avec encore plus de force: quelle agriculture voulons-nous transmettre aux prochaines générations?

 

Pendant longtemps, la performance agricole a été principalement associée à la capacité de produire davantage.

Aujourd’hui, cette logique ne suffit plus.

 

La Tunisie doit désormais réfléchir à une agriculture capable de produire suffisamment pour nourrir sa population, de garantir un revenu aux agriculteurs, de générer des recettes à l’exportation et, en même temps, de préserver une ressource devenue de plus en plus précieuse: l’eau.

L’eau, nouveau critère de décision agricole

La disponibilité de l’eau pourrait devenir l’un des principaux critères permettant de déterminer ce que la Tunisie doit cultiver demain.

 

Cela ne signifie pas qu’il faut abandonner les cultures qui nécessitent davantage d’eau. Cela signifie plutôt qu’il devient indispensable de mieux connaître leur consommation hydrique, leur valeur économique, leur importance alimentaire et leur capacité à résister aux nouvelles conditions climatiques.

 

Une même culture ne présente pas nécessairement le même intérêt dans toutes les régions.

 

Les conditions climatiques, les sols, la disponibilité de l’eau, les infrastructures d’irrigation, les marchés et les possibilités de transformation varient considérablement entre le Nord, le Centre et le Sud.

 

La future politique agricole devra donc davantage tenir compte de cette diversité.

 

La question ne sera plus seulement de savoir quelle culture produit le plus, mais aussi quelle culture est la plus pertinente dans un territoire donné compte tenu de ses ressources disponibles.

Produire davantage ou produire avec moins d’eau?

La raréfaction de l’eau oblige à revoir certains indicateurs de performance.

Pendant longtemps, le rendement à l’hectare a constitué une référence essentielle.

 

Il restera évidemment important, mais il ne pourra plus être considéré isolément.

 

Demain, il faudra également s’intéresser à la quantité d’eau nécessaire pour obtenir une production donnée et à la valeur économique créée grâce à cette ressource.

 

Autrement dit, à la logique de la valeur par hectare pourrait progressivement s’ajouter celle de la valeur créée par unité d’eau consommée.

 

Cette approche permettrait de comparer les différentes productions autrement.

Une culture peut présenter un rendement élevé mais nécessiter beaucoup d’eau. Une autre peut produire moins en volume, tout en générant davantage de valeur économique avec une consommation hydrique plus faible.

 

L’objectif ne serait donc pas de rechercher systématiquement la culture la moins consommatrice d’eau, mais celle qui offre le meilleur équilibre entre production, revenu, alimentation, emploi et utilisation de la ressource hydrique.

Les céréales resteront indispensables

Dans cette réflexion, les céréales occupent une place particulière.

Le blé reste au cœur de l’alimentation tunisienne et constitue donc une production stratégique pour la sécurité alimentaire nationale.

 

La bonne campagne céréalière de 2026 montre d’ailleurs que les conditions climatiques peuvent fortement influencer les résultats agricoles.

 

Après un début de campagne marqué par un déficit pluviométrique, les précipitations enregistrées à partir de décembre 2025 ont amélioré l’humidité des sols et les conditions de production.

 

Mais une bonne récolte ne suffit pas à résoudre la question structurelle de la dépendance aux importations.

La Tunisie doit donc continuer à soutenir sa production céréalière tout en renforçant sa capacité d’adaptation.

 

Cela passe notamment par la recherche, l’amélioration variétale, les semences adaptées, les rotations culturales, la gestion de l’humidité des sols, l’optimisation des dates de semis et des pratiques agricoles plus économes en ressources.

 

L’enjeu n’est pas simplement de produire plus de céréales.

Il est de produire des céréales de manière plus résiliente face au climat et aux contraintes hydriques.

L’olivier et les dattes, des cultures à forte valeur stratégique

La réflexion sur l’eau ne doit pas conduire à opposer cultures alimentaires et cultures exportatrices.

 

L’olivier et les dattes occupent une place majeure dans l’agriculture tunisienne et dans les échanges extérieurs.

 

L’huile d’olive constitue l’un des principaux produits agricoles exportés par la Tunisie, tandis que les dattes représentent une filière particulièrement importante pour plusieurs régions du Sud.

 

Ces productions génèrent des revenus, créent de l’emploi et permettent au pays d’obtenir des devises.

 

Elles participent ainsi indirectement à la sécurité alimentaire nationale, notamment parce que les recettes d’exportation peuvent contribuer au financement des importations de produits alimentaires que la Tunisie ne produit pas en quantité suffisante.

 

Le véritable débat n’est donc pas de choisir entre produire pour nourrir et produire pour exporter.

 

Il consiste plutôt à déterminer quel équilibre entre les deux permet au pays de renforcer simultanément sa sécurité alimentaire et sa capacité économique.

Faut-il continuer à cultiver partout de la même manière?

La Tunisie possède une diversité agroécologique considérable.

Le Nord bénéficie globalement de conditions plus favorables aux céréales et à certaines cultures nécessitant davantage de précipitations.

 

Le Centre présente d’autres caractéristiques, notamment avec l’importance de l’oléiculture. Le Sud possède quant à lui des systèmes agricoles adaptés à des conditions arides, dont la production de dattes constitue l’un des exemples les plus emblématiques.

 

Cette diversité pourrait devenir un véritable avantage stratégique.

Plutôt que de chercher à appliquer les mêmes modèles partout, la Tunisie pourrait davantage raisonner en fonction des spécificités de chaque territoire.

 

Dans certaines zones, les céréales et les légumineuses resteront prioritaires. Dans d’autres, l’arboriculture, l’élevage, les cultures maraîchères ou certaines productions à forte valeur ajoutée pourront être davantage développés.

 

Cette approche ne signifie pas qu’il faut enfermer chaque région dans une seule spécialisation.

 

Au contraire, la diversification restera essentielle pour réduire les risques liés aux aléas climatiques, aux maladies, aux fluctuations des prix et aux évolutions des marchés.

Le changement climatique va modifier les choix agricoles

Le climat impose déjà de nouvelles contraintes.

Les températures augmentent, les périodes de sécheresse peuvent se prolonger et les précipitations deviennent plus irrégulières.

 

Dans ces conditions, une culture rentable aujourd’hui ne sera pas nécessairement la meilleure option dans dix ou vingt ans.

 

C’est probablement l’une des principales questions auxquelles l’agriculture tunisienne devra répondre.

 

Il ne suffira plus de demander:

« Quelle culture rapporte le plus aujourd’hui ? »

Il faudra également demander:

«Quelle culture pourra rester productive et rentable demain ?»

 

Cette différence est fondamentale.

Une plantation, un système d’irrigation ou une orientation agricole représente souvent un investissement sur plusieurs années, voire plusieurs décennies.

 

Les décisions prises aujourd’hui doivent donc intégrer les conditions climatiques futures et non seulement celles du présent.

La technologie peut aider à mieux décider

La transition vers une agriculture plus adaptée aux contraintes hydriques nécessitera également davantage de données.

 

La télédétection, les images satellitaires, les données météorologiques, les outils d’agriculture de précision et les systèmes de suivi des cultures peuvent permettre de mieux connaître l’état des sols, les besoins des plantes et les risques climatiques.

 

Ces outils peuvent également aider à améliorer l’irrigation, à détecter plus rapidement les situations de stress hydrique et à orienter les interventions agricoles.

 

La technologie ne remplacera évidemment pas l’expérience des agriculteurs.

Elle peut cependant fournir de nouveaux outils pour prendre des décisions plus précises.

 

L’agriculture de demain sera donc probablement à la fois plus technologique et plus territorialisée.

Repenser la sécurité alimentaire

La sécurité alimentaire ne consiste pas uniquement à produire suffisamment de blé.

 

Elle suppose également de disposer d’une alimentation diversifiée comprenant des légumes, des fruits, des huiles, des protéines animales et d’autres produits essentiels.

 

Une politique agricole exclusivement centrée sur une seule production pourrait donc créer d’autres vulnérabilités.

 

La Tunisie devra rechercher un équilibre entre plusieurs catégories de productions, tout en tenant compte de leurs besoins en eau et de leur contribution à l’alimentation nationale.

 

Cette diversification est d’autant plus importante que les changements climatiques peuvent affecter différemment les cultures.

Un système agricole diversifié est généralement mieux placé pour absorber certains chocs qu’un système dépendant d’un nombre limité de productions.

L’agriculteur au cœur du changement

Aucune transformation agricole ne pourra réussir sans prendre en compte la situation économique des agriculteurs.

 

Demander aux exploitants de modifier leurs pratiques, d’investir dans de nouvelles technologies ou de changer leurs cultures suppose qu’ils disposent des moyens nécessaires.

 

Le choix des cultures de demain devra donc être accompagné par des politiques permettant de réduire les risques liés à l’investissement et de faciliter l’accès au financement, à la recherche, aux semences performantes, aux équipements et à l’information.

 

La question agricole n’est finalement pas seulement une question de terre ou d’eau.

 

C’est aussi une question de revenu, de transmission et d’avenir des exploitations.

 

Si les jeunes générations ne trouvent pas dans l’agriculture des perspectives économiques suffisantes, la transformation du secteur restera difficile.

Quelle agriculture voulons-nous transmettre?

La question «que doit cultiver la Tunisie demain?» ne peut donc pas recevoir une réponse unique.

 

La Tunisie aura toujours besoin de céréales.

Elle continuera à valoriser l’olivier et les dattes.

Elle devra produire des fruits et légumes pour son marché intérieur.

Elle devra maintenir une activité d’élevage capable de contribuer à ses besoins alimentaires.

 

Elle pourra également développer de nouvelles productions lorsque celles-ci seront réellement adaptées aux conditions climatiques, économiques et hydriques des territoires.

 

Mais elle devra surtout apprendre à arbitrer.

Arbitrer entre le revenu immédiat et la résilience future.

Entre l’exportation et la consommation locale.

Entre le rendement et la consommation d’eau.

Entre les volumes produits et la valeur créée.

Entre les habitudes agricoles et les nouvelles réalités climatiques.

 

L’agriculture tunisienne ne peut plus être pensée uniquement à partir de ce que la terre a produit hier.

 

Elle doit être pensée à partir de ce que le pays pourra produire demain, de ce que sa population aura besoin de manger, de ce que ses agriculteurs pourront vivre de leur travail et de ce que les ressources naturelles pourront encore supporter.

Le véritable choix agricole tunisien

Le véritable choix ne sera donc pas de décider entre les céréales, l’olivier, les dattes, le maraîchage ou l’élevage.

 

Il sera de construire un système agricole capable de faire coexister ces productions dans les territoires où elles sont les plus pertinentes, tout en préservant la ressource qui conditionne leur avenir.

 

L’eau pourrait ainsi devenir le nouveau fil conducteur de la politique agricole tunisienne.

 

Non pas pour imposer une agriculture unique, mais pour mieux déterminer quoi produire, où le produire et comment le produire.

 

La question agricole du XXIᵉ siècle ne sera plus seulement :

«Combien pouvons-nous produire ?»

Elle sera aussi :

«Que devons-nous produire avec l’eau dont nous disposons ?»

 

C’est probablement autour de cette question que se jouera une grande partie de l’avenir de l’agriculture tunisienne.

 

 

Lire égalemet
 


Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *