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Agriculture biologique: la Tunisie trace sa stratégie 2030
Entre ambitions nationales et réalités du terrain, la Tunisie ouvre un nouveau chapitre pour son agriculture biologique
Le message est clair: l’agriculture biologique n’est plus considérée comme un secteur de niche. Elle devient progressivement un axe stratégique de la politique agricole tunisienne.
Réunie le 1er juillet 2026, sous la présidence du ministre de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche, Ezzeddine Ben Cheikh, la Commission nationale de l’agriculture biologique a adopté une nouvelle feuille de route pour la période 2026-2030.
Derrière ce rendez-vous institutionnel se dessine une ambition bien plus large: faire de la production biologique un moteur de croissance économique, un outil de préservation des ressources naturelles et un levier pour renforcer la présence des produits tunisiens sur les marchés internationaux.
Cette réunion intervient dans un contexte où l’agriculture mondiale est confrontée à des défis sans précédent.
Changement climatique, stress hydrique, dégradation des sols, exigences accrues des consommateurs en matière de qualité sanitaire et de traçabilité: autant de facteurs qui imposent une profonde transformation des systèmes de production.
Pour la Tunisie, cette transition n’est plus une option. Elle devient une nécessité.
Une stratégie qui dépasse largement le cadre de la production biologique
Les travaux de la Commission nationale de l’agriculture biologique sont allés bien au-delà de l’examen des dossiers techniques relatifs à l’agrément des organismes de contrôle ou à l’actualisation des cahiers des charges régissant la certification biologique.
Cette rencontre a surtout marqué le lancement de la Stratégie nationale de développement de l’agriculture biologique 2026-2030, une feuille de route ambitieuse qui vise à renforcer la gouvernance du secteur, moderniser son cadre réglementaire, accompagner les producteurs vers des systèmes de production plus durables et plus résilients, structurer les chaînes de valeur, développer les activités de transformation, consolider les mécanismes de certification et de traçabilité, tout en favorisant l’expansion du marché national et le rayonnement des produits biologiques tunisiens à l’international.
Cette vision traduit une évolution profonde de l’approche des pouvoirs publics.
Alors que les politiques menées jusqu’ici étaient principalement orientées vers l’augmentation des superficies cultivées en agriculture biologique, la nouvelle stratégie ambitionne désormais de bâtir une véritable économie du bio, où chaque maillon de la filière, de la production à la transformation, du conditionnement à la commercialisation, contribue à créer davantage de valeur.
Car aujourd’hui, la compétitivité d’un produit agricole ne repose plus uniquement sur sa qualité ou son volume de production, mais aussi sur sa capacité à être transformé, valorisé, identifié par une marque forte et commercialisé sur des marchés à forte valeur ajoutée.
La Tunisie possède des atouts qu’elle doit mieux valoriser
Le pays ne part pas de zéro.
Depuis plus de vingt ans, la Tunisie s’est progressivement imposée parmi les principaux producteurs biologiques du continent africain. Son huile d’olive biologique est aujourd’hui exportée vers de nombreux marchés internationaux, tout comme les dattes, les plantes aromatiques et médicinales, les agrumes ou encore certains produits issus de l’apiculture.
Le climat méditerranéen, la diversité des terroirs et l’expérience acquise par les producteurs constituent des avantages comparatifs indéniables.
Cependant, ces performances restent largement dépendantes des marchés extérieurs. La consommation nationale demeure modeste et une partie importante de la valeur ajoutée échappe encore au pays, les produits étant souvent exportés en vrac avant d’être transformés ou commercialisés sous des marques étrangères.
C’est précisément ce modèle que la stratégie 2030 souhaite faire évoluer.
Créer davantage de valeur sur le territoire tunisien
L’une des orientations les plus prometteuses concerne le développement des filières de transformation.
Exporter une huile d’olive en vrac ou commercialiser une huile conditionnée sous une marque tunisienne reconnue ne génère pas les mêmes revenus.
Il en va de même pour les dattes, les huiles essentielles, les plantes médicinales ou les fruits biologiques.
En encourageant les investissements dans le conditionnement, la transformation agroalimentaire, l’emballage et la labellisation, la Tunisie pourrait considérablement augmenter la valeur économique de ses exportations.
Cette évolution profiterait directement aux producteurs, mais également aux PME agroalimentaires, aux coopératives, aux entreprises d’emballage, aux logisticiens et à l’ensemble des territoires ruraux.
Le biologique pourrait ainsi devenir un véritable moteur de développement local.
Une agriculture plus respectueuse des ressources naturelles
L’intérêt de l’agriculture biologique ne se limite toutefois pas aux performances commerciales.
Dans un pays confronté à un stress hydrique chronique et à une dégradation progressive des sols, la préservation des ressources naturelles devient une priorité nationale.
L’agriculture biologique favorise la fertilité des sols grâce à l’utilisation de matières organiques, aux rotations culturales et à la diversification des cultures. Elle réduit également le recours aux pesticides et aux engrais de synthèse, limitant ainsi la pollution des eaux et la dégradation des écosystèmes.
Ces pratiques contribuent aussi à préserver les insectes pollinisateurs, indispensables à la production agricole, ainsi qu’à renforcer la biodiversité.
Face aux effets du changement climatique, ces systèmes agricoles apparaissent souvent plus résilients, notamment lorsqu’ils sont associés à des pratiques agroécologiques adaptées aux réalités locales.
Le véritable défi: accompagner les agriculteurs
Si les objectifs fixés témoignent d’une réelle volonté de développer l’agriculture biologique en Tunisie, leur réussite dépendra largement de l’adhésion des producteurs et des moyens qui leur seront accordés.
La conversion vers ce mode de production représente en effet un engagement de long terme qui implique des investissements, l’acquisition de nouvelles compétences et un accompagnement technique régulier.
Or, sur le terrain, de nombreux agriculteurs continuent de se heurter à plusieurs contraintes, parmi lesquelles le coût de la certification, les difficultés d’accès au financement, l’insuffisance de l’encadrement technique dans certaines régions, l’accès encore limité aux marchés spécialisés ainsi qu’une demande locale qui demeure relativement faible.
Dans ces conditions, la mise en œuvre effective de la stratégie passera par la capacité des pouvoirs publics à transformer les orientations annoncées en actions concrètes, en renforçant les dispositifs de formation et d’accompagnement, en facilitant l’accès aux financements, en soutenant la recherche appliquée et en simplifiant les procédures administratives afin de créer un environnement favorable au développement durable du secteur.
Le consommateur tunisien, un acteur encore sous-estimé
Le développement du secteur biologique ne dépend pas uniquement des producteurs.
Le marché intérieur représente aujourd’hui l’un des principaux leviers de croissance.
Même si les Tunisiens sont de plus en plus sensibles aux questions de santé, de qualité alimentaire et d’environnement, la consommation de produits biologiques demeure limitée.
Les prix plus élevés, la disponibilité parfois réduite des produits et une connaissance insuffisante des labels constituent encore des freins.
Développer une véritable culture du «consommer bio» passera par une meilleure information du public, une plus grande transparence sur les modes de production et une valorisation des bénéfices environnementaux et sanitaires.
Le consommateur n’est plus un simple acheteur: il devient un acteur de la transition agricole.
Une vision cohérente avec les grandes tendances internationales
La stratégie tunisienne s’inscrit dans un mouvement mondial.
L’Union européenne, à travers son Pacte vert et sa stratégie «De la ferme à la table», encourage fortement le développement de l’agriculture biologique.
Les marchés internationaux exigent des produits toujours plus durables, traçables et respectueux de l’environnement.
Dans ce contexte, la Tunisie dispose d’une opportunité réelle pour renforcer sa compétitivité, à condition de consolider son système de certification, d’investir dans l’innovation et de renforcer la promotion de ses produits.
Le développement du numérique, des outils de traçabilité et des certifications internationales constituera également un facteur déterminant pour accéder aux marchés à forte valeur ajoutée.
De la stratégie à l’action
La réunion du 1er juillet ne constitue qu’une première étape.
Une stratégie, aussi ambitieuse soit-elle, ne produit d’effets que si elle est accompagnée d’un calendrier clair, de financements suffisants, d’indicateurs de suivi et d’une mobilisation durable de l’ensemble des acteurs.
Les agriculteurs, les centres de recherche, les organismes de certification, les
universités, les entreprises, les exportateurs et les collectivités territoriales devront travailler ensemble pour faire du biologique un véritable projet national.
Notre d’analyse
Cette stratégie 2026-2030 marque une évolution importante de la vision publique de
l’agriculture biologique.
Le discours officiel ne se limite plus à la protection de l’environnement; il intègre désormais les notions de compétitivité, de création de valeur, d’innovation et de développement territorial.
C’est une orientation pertinente.
Dans un contexte de raréfaction des ressources naturelles et de transformation des marchés alimentaires, la compétitivité ne reposera plus uniquement sur les volumes produits, mais sur la qualité, la traçabilité, la durabilité et la capacité à répondre aux nouvelles attentes des consommateurs.
Pour autant, plusieurs défis restent à relever: faciliter l’accès à la certification,
renforcer l’accompagnement technique, développer le marché intérieur et soutenir
davantage la transformation locale.
Si ces conditions sont réunies, la Tunisie pourra non seulement conforter sa place
parmi les leaders africains du bio, mais aussi faire de l’agriculture biologique un véritable moteur de développement économique, de préservation des ressources naturelles et de souveraineté alimentaire.
La stratégie est désormais sur la table.
Les cinq prochaines années diront si elle restera un document d’orientation ou si elle marquera le début d’une transformation profonde de l’agriculture tunisienne.
Sources
- Communiqué officiel du Ministère de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche (Tunisie) : Réunion de la Commission nationale de l’agriculture biologique du 1er juillet 2026 (texte fourni).
- FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), publications sur l’agroécologie et les systèmes alimentaires durables.
- IFOAM – Organics International, The Principles of Organic Agriculture et rapports sur le développement mondial de l’agriculture biologique.
- FiBL (Research Institute of Organic Agriculture) & IFOAM, The World of Organic Agriculture – Statistics and Emerging Trends (édition la plus récente), référence mondiale sur les statistiques du secteur biologique.
- Centre Technique de l’Agriculture Biologique (CTAB – Tunisie), rapports et données sur les filières biologiques tunisiennes.
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