Le biochar, quand les résidus agricoles deviennent une ressource
Par AgroHealth – Des résidus agricoles au sol, une piste à la croisée de l’agriculture durable, de l’économie circulaire et de la lutte contre le changement climatique
Dans un champ, après la récolte ou la taille des arbres, il reste toujours quelque chose. Une branche, une tige, une paille, un résidu de transformation. Longtemps considérées principalement comme des déchets à éliminer, ces matières organiques peuvent pourtant devenir une ressource.
C’est dans cette perspective que le biochar suscite depuis plusieurs années un intérêt croissant.
Cette matière riche en carbone est obtenue par la transformation thermique de biomasses organiques, généralement dans des conditions pauvres en oxygène, selon un procédé appelé pyrolyse.
Son utilisation agricole est aujourd’hui étudiée pour ses effets possibles sur les sols, la gestion de l’eau, les nutriments et le stockage du carbone.
Mais le biochar n’est pas un produit universel. Ses propriétés dépendent de la matière utilisée pour le fabriquer, des conditions de pyrolyse et du sol dans lequel il est incorporé. Cette diversité explique aussi pourquoi les résultats obtenus dans les recherches peuvent être très différents d’une situation à l’autre.
Transformer un résidu plutôt que le perdre
Le principe du biochar rejoint directement celui de l’économie circulaire. Au lieu de considérer certains résidus agricoles comme une matière sans valeur, il devient possible de les transformer en un matériau susceptible d’être réutilisé.
Les matières premières peuvent être nombreuses. Résidus de cultures, bois et branches de taille, sous-produits agricoles ou certaines biomasses issues de l’industrie agroalimentaire peuvent être utilisés, à condition de respecter des critères adaptés à l’usage recherché.
Cette possibilité présente un intérêt particulier dans les régions agricoles où la biomasse résiduelle est abondante.
En Tunisie, la filière oléicole, l’arboriculture, les céréales et les activités forestières produisent différentes formes de résidus qui pourraient faire l’objet d’expérimentations.
Cela ne signifie cependant pas que tous ces résidus peuvent être transformés de la même manière. Leur composition influence directement les propriétés du biochar obtenu.
Un matériau qui agit sur le sol
Le biochar possède généralement une structure poreuse et une surface spécifique importante. Ces caractéristiques peuvent modifier certaines propriétés physiques et chimiques du sol.
Selon le contexte, son incorporation peut favoriser la rétention de l’eau, influencer la disponibilité de certains éléments nutritifs ou modifier la capacité du sol à retenir certains ions. Des interactions avec les microorganismes du sol sont également étudiées.
Cette particularité attire naturellement l’attention dans les régions méditerranéennes confrontées à des périodes de sécheresse et à une disponibilité limitée de l’eau.
Mais il faut éviter une conclusion trop rapide. Le biochar ne remplace ni l’irrigation ni la fertilisation raisonnée. La FAO souligne que les résultats observés vont d’améliorations importantes à des effets très faibles, voire inexistants, selon le type de sol, la culture, le biochar utilisé et les conditions environnementales.
Autrement dit, le biochar doit être considéré comme un outil potentiel de gestion du sol, et non comme une solution universelle.
Biochar et fertilité, une question d’équilibre
La fertilité d’un sol repose sur un ensemble complexe de facteurs. Matière organique, eau, minéraux, microorganismes, structure du sol et pratiques agricoles interagissent en permanence.
Le biochar peut intervenir dans cet équilibre. Certaines recherches rapportent notamment des améliorations de la capacité d’échange cationique, de la disponibilité de certains nutriments, de la structure du sol et de sa capacité à retenir l’eau.
Mais ces effets dépendent fortement de la composition du biochar et des caractéristiques du sol.
La combinaison du biochar avec des matières organiques, notamment le compost, constitue également une piste étudiée.
L’objectif n’est donc pas nécessairement d’ajouter simplement du charbon au sol, mais de construire une stratégie cohérente de gestion de la matière organique.
Un intérêt particulier pour le carbone
L’une des raisons majeures de l’intérêt scientifique porté au biochar concerne le carbone.
Les végétaux captent du dioxyde de carbone atmosphérique pendant leur croissance et stockent une partie de ce carbone dans leur biomasse. Lorsque cette biomasse se décompose ou est brûlée, une grande partie du carbone peut retourner relativement rapidement dans l’atmosphère.
La pyrolyse transforme une partie de cette biomasse en une forme de carbone plus résistante à la décomposition. Lorsque le biochar est incorporé au sol, une partie de ce carbone peut donc y rester pendant une période prolongée.
Cette propriété explique son intérêt potentiel pour la séquestration du carbone. Mais là encore, le bilan doit être considéré dans son ensemble. La collecte des résidus, leur transport, l’énergie utilisée et les émissions liées au procédé doivent être pris en compte pour évaluer réellement le bénéfice climatique d’un projet.
Tous les biochars ne se valent pas
C’est probablement l’un des messages les plus importants à retenir.
Un biochar produit à partir de bois, de paille ou d’un sous-produit agroalimentaire ne possède pas nécessairement les mêmes caractéristiques. La température de pyrolyse et les conditions de production jouent également un rôle majeur.
Une revue publiée en 2025, portant sur 186 études, souligne notamment l’influence déterminante de la matière première et de la température de pyrolyse sur les propriétés et les performances du biochar.
La qualité du produit doit donc être vérifiée. Le pH, la salinité, la teneur en carbone, les nutriments, les métaux lourds et certains contaminants organiques font partie des paramètres qui peuvent être analysés dans le cadre de systèmes de contrôle et de certification.
Les lignes directrices européennes consacrées au biochar prévoient notamment des contrôles portant sur ces différents paramètres.
Un charbon fabriqué artisanalement à partir de déchets végétaux ne doit donc pas être automatiquement considéré comme un biochar agricole sûr.
Et si la Tunisie expérimentait davantage?
La Tunisie dispose d’un contexte qui mérite une attention particulière. L’importance de l’olivier et d’autres productions agricoles génère chaque année différentes biomasses résiduelles.
Leur valorisation pourrait s’inscrire dans une approche combinant réduction des déchets, économie circulaire et amélioration de la gestion des sols.
Mais avant toute généralisation, des expérimentations locales sont nécessaires. Quel type de biochar convient à un sol sableux? Quelle quantité utiliser? Quel effet sur l’olivier, les céréales, les légumes ou les arbres fruitiers? Que se passe-t-il lorsque le biochar est associé au compost? Et surtout, quel est le bilan économique et environnemental de sa production?
Ces questions sont plus importantes que les promesses générales qui entourent parfois le biochar.
Une piste, pas une solution miracle
Le biochar ouvre une voie intéressante pour repenser la relation entre agriculture, résidus et sols. Il transforme une partie de la biomasse en une matière carbonée durable, susceptible de trouver une seconde vie dans les systèmes agricoles.
Son intérêt réside peut-être justement dans cette capacité à relier plusieurs problématiques contemporaines : valoriser les résidus agricoles, préserver les sols, mieux gérer l’eau et conserver une partie du carbone dans les écosystèmes terrestres.
Mais son utilisation demande de la précision, des analyses et des essais adaptés à chaque contexte.
Pour la Tunisie, la question n’est donc pas simplement de savoir si le biochar est une bonne idée. Elle est de comprendre quel biochar produire, à partir de quelles ressources locales, pour quels sols et avec quels bénéfices réels.
C’est probablement à cette échelle, celle du terrain et de la connaissance scientifique, que le biochar pourra trouver sa place dans l’agriculture de demain.
Sources
- FAO – Global Soil Partnership, Biochar in Sustainable Soil Management: Potential and Constraints (2023) : la FAO insiste notamment sur la variabilité des résultats et sur la nécessité de contrôler les risques de contamination.
- Joseph et al., How biochar works, and when it doesn’t, 2021 : synthèse de vingt années de recherches sur les mécanismes d’action du biochar dans les sols.
- Kavitha et al., Benefits and limitations of biochar amendment in agricultural soils, Journal of Environmental Management, 2018.
- Marin et al., revue publiée en 2025 portant sur 186 études concernant les matières premières, la pyrolyse et les propriétés agronomiques du biochar.
- European Biochar Certificate (EBC), lignes directrices et méthodes d’analyse pour la qualité et la sécurité du biochar.
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