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Pr. Dhia Bouktila – Le Kef et Siliana: deux hautes terres, la fertilité au pluriel [La Tunisie fertile (3)]
Par Pr. Dhia Bouktila. Professeur de Génétique à l’Université de Monastir – Après les plaines nourricières de Béja et le grand système hydrologique de Jendouba, «La Tunisie fertile» poursuit son voyage vers les hautes terres du Nord-Ouest, là où la fertilité change de visage.
Au Kef et à Siliana, grandes plaines, plateaux, vallées, collines et montagnes composent une topographie qui façonne les agricultures. Ici, le blé et l’orge côtoient les troupeaux, l’olivier, les vergers, les figuiers et les cultures irriguées.
À chaque relief correspond une manière différente de produire, de transformer et de nourrir.Ces territoires sont aussi des réservoirs de savoir-faire: élevage, conservation des aliments, huile d’olive, fruits, produits céréaliers, cuisine, traditions orales et chants ruraux prolongent dans la culture ce que la terre produit dans les champs.
Le Kef et Siliana racontent ainsi une autre histoire de la fertilité tunisienne: celle d’une terre qui ne produit pas partout de la même manière, mais dont la diversité fait précisément la richesse.
Bienvenue au Kef et à Siliana, deux hautes terres où la fertilité se décline en mille visages.
Figure 1. Un paysage de Siliana associant terre cultivée, ondulations du relief et montagnes en arrière-plan. Source: Wikimedia Commons
1. Quand le relief façonne l’agriculture
Avant de parler de blé, d’olivier, d’élevage ou de terroirs, il faut regarder le relief.
Le Kef et Siliana ne sont pas réunis par simple proximité administrative.
Ils appartiennent à un même ensemble géographique du Nord-Ouest intérieur, à la rencontre du Haut Tell et de la Dorsale tunisienne. Les deux gouvernorats sont placés dans un espace de transition entre les influences plus humides du Nord et les conditions progressivement plus sèches du Centre.
La Dorsale n’est d’ailleurs pas une chaîne montagneuse continue, mais une succession de massifs, de plateaux et bassins. Être un territoire de hautes terres ne signifie donc pas être partout montagneux.
Au Kef, les grands espaces agricoles relativement ouverts sont ainsi entrecoupés de reliefs plus accidentés. Le gradient climatique renforce cette différenciation: les secteurs septentrionaux bénéficient de conditions plus humides, tandis que les conditions deviennent progressivement plus sèches vers le sud.
Siliana présente une organisation comparable, mais avec une empreinte plus directement marquée par les reliefs de la Dorsale. Les massifs de Kesra, Bargou et Serj, ainsi que les hautes terres de Makthar, structurent le territoire et individualisent plusieurs bassins et plaines intérieures.
Cette diversité topographique structure directement la répartition des systèmes agricoles. Les espaces aux pentes faibles, dotés de sols suffisamment profonds et aisément mécanisables, offrent les conditions les plus favorables aux grandes cultures, notamment céréalières.
À mesure que la pente augmente, les contraintes de mécanisation deviennent plus importantes, l’arboriculture, les cultures fourragères, les parcours et l’élevage peuvent alors prendre davantage de place.
Les vallées et les dépressions, lorsqu’elles concentrent des sols favorables et une ressource hydrique disponible, constituent quant à elles des espaces privilégiés pour l’irrigation et la diversification des productions.
Le relief n’est donc pas un simple décor de l’agriculture : il en constitue l’infrastructure naturelle. L’altitude agit sur les températures, la durée de la saison végétative et le risque de gel, la pente influence le ruissellement, l’érosion et la mécanisation, la position topographique conditionne en partie l’accumulation des sols et de l’eau.
Les deux gouvernorats partagent ainsi une même logique de hautes terres soumises à un gradient climatique et à une forte dépendance à la pluviométrie, où se juxtaposent plaines cultivées, plateaux, reliefs, parcours et espaces arboricoles.
Mais chacun exprime cette matrice à sa manière, selon son relief, ses sols, son histoire agricole et la disponibilité de l’eau.
C’est précisément cette combinaison de proximité et de différence qui unit le Kef et Siliana: deux expressions agricoles d’une même géographie intérieure.
2. Le socle de la fertilité: sols, eau et terres agricoles
Après le relief, trois autres composantes permettent de comprendre la fertilité du Kef et de Siliana: l’étendue des terres agricoles, la qualité des sols et la disponibilité de l’eau. Leur avenir agricole dépendra de la capacité à préserver ces trois composantes et leur fonctionnalité.
L’importance agricole du Kef et de Siliana apparaît d’abord dans leurs superficies. Au Kef, la superficie agricole utile atteint environ 483 000 hectares, dont près de 358 000 hectares de terres labourables [1]. À Siliana, elle avoisine 431 000 hectares, dont environ 313 000 hectares de terres labourables [2].
Dans les deux gouvernorats, l’agriculture occupe donc une part exceptionnelle du territoire, mais cette superficie ne constitue pas une réalité homogène: elle recouvre une mosaïque de sols, de disponibilités hydriques et de potentiels agronomiques.
Au Kef, les caractéristiques des sols varient sensiblement selon les secteurs, notamment par leur profondeur, leur teneur en matière organique et leur capacité à retenir l’eau.
À Siliana, les inventaires pédologiques font notamment apparaître des sols riches en calcaire, des sols très argileux et des sols plus complexes, associés à différents systèmes de grandes cultures et d’arboriculture. Cette diversité pédologique contribue directement à la différenciation des paysages agricoles et des terroirs.
L’autre fondation de ces agricultures est l’eau. Les deux gouvernorats disposent de périmètres irrigués, mais leur agriculture demeure largement dépendante de la pluviométrie. L’irrigation permet surtout de sécuriser certaines productions et d’élargir la gamme des cultures.
3. Première signature agricole du Kef et de Siliana: un royaume céréalier
S’il fallait donner une première signature agricole au Kef et à Siliana, ce serait probablement celle du grain.
Dans ces deux hautes terres, la céréaliculture ne constitue pas simplement une production parmi d’autres: elle dessine une grande partie du paysage, structure les rotations et rythme profondément le calendrier agricole.
Le blé dur y occupe une place importante, mais il s’inscrit dans un ensemble plus vaste où l’orge, le blé tendre, le triticale, les légumineuses et les cultures fourragères participent à la diversité des systèmes de production.
La puissance céréalière de ces deux territoires apparaît nettement au moment de la récolte. En 2025, Siliana a fourni environ 1,58 million de quintaux de céréales collectés, tandis que Le Kef en a fourni 1,39 million. À eux seuls, les deux gouvernorats ont ainsi représenté près du quart des volumes collectés à l’échelle nationale [3].
Mais ces chiffres invitent justement à dépasser l’image d’un territoire exclusivement voué au blé dur. Au Kef, la récolte céréalière de 2025 révèle une place particulièrement importante de l’orge: sur près de 1,39 million de quintaux collectés, environ 852 000 étaient de l’orge, contre 485 000 de blé dur, 53 000 de blé tendre et 1 500 de triticale [3].
La céréaliculture kéfoise est donc moins un «royaume du blé dur» qu’un véritable royaume des céréales, dans lequel le blé dur tient une place identitaire majeure sans effacer les autres espèces.
Cette diversité est essentielle pour comprendre le fonctionnement agricole de ces hautes terres. En effet, une céréale ne vit jamais complètement seule dans un système de production.
Elle entre dans des rotations avec les légumineuses, les fourrages ou d’autres cultures, ses pailles alimentent l’élevage, et les choix de cultures répondent à la fois aux caractéristiques des sols, aux précipitations, aux besoins du cheptel et aux contraintes économiques.
Le paysage céréalier du Kef et de Siliana est donc bien davantage qu’une succession de champs de blé. Il forme une véritable infrastructure agricole vivante, où les céréales mettent en relation les sols, le climat, l’élevage et les savoir-faire paysans, jusqu’aux enjeux plus larges de la sécurité alimentaire tunisienne.
4. Quand le blé rencontre le mouton
L’élevage ovin occupe une place importante dans l’économie agricole de ces deux gouvernorats. Il contribue à valoriser des espaces et des ressources qui échappent en partie aux cultures, notamment les parcours et les résidus des grandes cultures.
Après la moisson, les champs changent de fonction: le paysage du blé devient aussi un espace de pâturage: chaumes après la récolte, pailles, fourrages, jachères et parcours constituent des ressources mobilisées au fil des saisons.
Cette circulation entre culture et élevage donne au territoire une cohérence agricole.
Le mouton apporte une autre dimension à l’agriculture des hautes terres. Viande, lait et produits traditionnels prolongent la vocation nourricière du territoire.
Le troupeau constitue également un lien avec les savoir-faire ruraux transmis entre générations: conduite des animaux, gestion des parcours et pratiques d’élevage adaptées aux conditions locales.
Cette complémentarité reste toutefois fragile. La disponibilité des parcours, le coût des aliments, les fluctuations climatiques et la pression exercée sur les ressources fourragères peuvent modifier l’équilibre entre cultures et élevage.
Dans un contexte de variabilité croissante des précipitations, la question n’est donc plus seulement de produire davantage de céréales ou d’élever davantage de moutons, mais de préserver la complémentarité qui les relie.
C’est peut-être là l’une des signatures agricoles les plus profondes du Kef et de Siliana: le grain nourrit le troupeau, le troupeau valorise le territoire, et les deux participent à une même économie agricole.
Figure 2. Élevage ovin et paysage agricole de Siliana. Source: Wikimedia Commons
5. Siliana, la mosaïque fertile des hautes terres
Siliana est particulièrement intéressante parce qu’elle rassemble, sur un même territoire, plusieurs formes d’agriculture: grandes cultures, arboriculture, élevage, parcours, irrigation et cultures maraîchères.
Cette diversité compose une véritable mosaïque de paysages agricoles, façonnée par le relief, les sols et l’eau.
Bou Arada: le grand paysage céréalier
À Bou Arada, le paysage prend d’abord le visage de la grande plaine céréalière.
Le blé et l’orge y structurent largement les systèmes de culture, aux côtés de légumineuses comme les pois chiches, les lentilles et le fenugrec.
Cette agriculture, essentiellement pluviale, demeure étroitement dépendante du rythme des précipitations et de la capacité des sols à retenir l’eau.
Bou Arada incarne ainsi une Siliana des grands espaces cultivés, où les grandes cultures occupent une place centrale dans le fonctionnement du territoire.
El Krib: l’association cultures-élevage
À El Krib, les vastes superficies céréalières côtoient les cultures fourragères, les légumineuses et les oliviers, tandis que l’élevage ovin, caprin et bovin participe à l’économie locale.
Ici, le champ et le troupeau ne constituent pas deux mondes séparés: les céréales et les fourrages alimentent l’élevage, tandis que les animaux valorisent à leur tour les ressources végétales et pastorales.
El Krib donne ainsi à voir un agrosystème intégré, où la diversité des productions crée des complémentarités plutôt qu’une simple juxtaposition.
Les cerisiers de Makthar, Bargou et Kesra
Plus au nord et dans les secteurs de moyenne et haute altitude, une autre Siliana apparaît: celle de l’arboriculture fruitière.
Le cerisier en est l’une des signatures les plus remarquables. En 2026, la filière cerisière de Siliana s’étend sur environ 785 hectares, pour une production estimée à 8 250 tonnes.
Elle est principalement concentrée à Makthar (535 hectares), mais s’étend également à Bargou et Kesra (environ 114 hectares chacun), ainsi qu’à Siliana Sud. Le gouvernorat assure ainsi environ 85 % de la production nationale de cerises [4].
Le cerisier apporte une autre dimension à la mosaïque agricole silianaise. Il témoigne de l’importance des conditions locales, notamment de l’altitude et le froid hivernal, dans la construction des vocations agricoles.
Mais cette filière révèle aussi les fragilités contemporaines de ces territoires: déficit hydrique et aléas climatiques peuvent limiter la régularité et la valorisation d’une production pourtant devenue emblématique.
Figure 3. La saison de la récolte des cerises à Makthar, connues en Tunisie sous
le nom de «hab el-moulouk» («حب الملوك»). Source: Reportage de Middle East Online
(قطف الكرز يبعث الحياة بمرتفعات سليانة التونسية ).
Kesra: du figuier à la tomate séchée
À Kesra, enfin, le paysage agricole prend une dimension encore différente. La montagne, l’altitude et la disponibilité de l’eau ont favorisé un terroir arboricole où le figuier occupe une place emblématique.
La diversité des figuiers cultivés et conservés localement témoigne d’un patrimoine variétal particulièrement intéressant, tandis que les anciennes séguia témoignent des techniques traditionnellement mises en œuvre pour gérer et distribuer l’eau dans ces territoires.
Kesra offre également une autre expression de la valorisation du vivant: la tomate séchée, notamment autour d’El Mansoura, où une activité de transformation contribue à donner une valeur ajoutée à la production locale.
Kesra rappelle ainsi qu’un terroir ne se résume pas à ses productions: il comprend aussi des variétés, des techniques, des paysages et des savoir-faire transmis entre générations.
Bou Arada, El Krib, Makthar-Bargou et Kesra racontent ainsi plusieurs dimensions de la fertilité silianaise: la grande culture, l’association cultures-élevage et l’arboriculture fruitière de montagne fondée sur l’arbre, l’eau et la diversité variétale.
Cette diversité n’est pas un simple atout économique. Elle constitue aussi une forme de résilience. Lorsqu’un territoire dépend d’une seule production, un choc climatique ou économique peut affecter l’ensemble du système.
À Siliana, la coexistence de plusieurs agricultures permet au contraire de valoriser des milieux différents, de répartir les risques et de multiplier les voies de production.
6. Le Kef, le grand territoire du grain, de l’arbre et du parcours
Si Siliana apparaît comme une mosaïque, Le Kef se distingue par la puissance de son socle céréalier, auquel viennent se greffer l’élevage, l’olivier, les cultures fourragères et, dans certains secteurs, les cultures irriguées.
Dahmani: le cœur céréalier
À Dahmani, le territoire prend le visage d’une grande agriculture de céréales et d’élevage. Les documents de planification agricole identifient Dahmani, avec Nebeur, parmi les principales zones céréalières du gouvernorat.
Cette vocation est liée aux vastes espaces cultivables et aux conditions agroclimatiques des hautes terres. Mais elle révèle aussi une transformation importante: les systèmes céréaliers sont aujourd’hui soumis à une pression climatique croissante.
Les documents régionaux signalent notamment une évolution de la composition des emblavures, avec une progression de l’orge au détriment du blé dur dans certains secteurs, en réponse notamment aux contraintes hydriques et climatiques.
Dahmani représente ainsi le Kef nourricier, celui où la terre est d’abord mobilisée pour produire du grain et alimenter les chaînes alimentaires humaines et animales.
Nebeur–Touiref: quand l’olivier rencontre le blé
En remontant vers le nord du gouvernorat, le paysage change progressivement. Nebeur et Touiref offrent un exemple intéressant de coexistence entre grandes cultures et oléiculture.
Ici, l’olivier ne remplace pas le champ céréalier: il vient diversifier le paysage agricole.
L’oléiculture y est principalement orientée vers la production d’huile, avec une place importante de «Chétoui», variété emblématique du nord de la Tunisie.
Adaptée aux conditions septentrionales, elle constitue un pilier du patrimoine oléicole régional.
À Nebeur comme à Touiref, l’olivier introduit ainsi une autre temporalité. Le blé suit le cycle annuel des saisons, l’arbre s’inscrit dans le temps long. Cette association permet de diversifier les productions et les revenus, tout en valorisant différemment les ressources du territoire.
Nebeur–Touiref dessine ainsi un autre visage du Kef: celui d’un territoire où le champ de blé et l’olivier composent ensemble un paysage agricole en transition.
Figure 4. . L’olive «Chétoui», variété à excellente qualité d’huile, caractéristique du Nord tunisien. Source : Instagram essarj_tunisie. L’olive «Chétoui», variété à excellente qualité d’huile, caractéristique du Nord tunisien. Source: Instagram essarj_tunisie.
Le Sers: du grain à la diversité agricole
Au Sers, le paysage agricole gagne encore en complexité. La délégation conserve une forte vocation céréalière, tout en associant des superficies importantes de fourrages, de légumineuses, d’oliviers et de cultures maraîchères.
Les données du CRDA soulignent notamment le poids des céréales et des cultures fourragères, ainsi que l’importance des productions maraîchères.
Le Sers permet surtout d’observer une autre dimension de l’agrosystème kéfois: l’irrigation comme levier de diversification.
Le territoire ne renonce donc pas à sa vocation céréalière, il la complète par d’autres productions. Cette combinaison des cultures peut ainsi renforcer la résilience économique et agronomique des exploitations.
7. De la terre à l’assiette: une cuisine qui conserve l’agrosystème
Il suffit parfois d’entrer dans une cuisine traditionnelle pour mieux comprendre un territoire agricole.
Au Kef, cette relation est particulièrement évidente. Le Borzguène, par exemple, réunit céréales ou semoule, produits laitiers, fruits secs, dattes et viande.
Dans un seul plat se rencontrent plusieurs composantes de l’agrosystème: le champ, l’arbre et l’élevage. La recette est donc une sorte de carte alimentaire du territoire.
Figure 5. Le Borzguène kéfois : quand le grain et l’élevage se retrouvent dans l’assiette. Source image: Nessma Cuisine.
La cuisine des hautes terres est également une cuisine de conservation et de transformation. Transformer un grain en semoule, transformer le lait, sécher certains produits, conserver les fruits, extraire l’huile.
Ces pratiques ont une fonction qui dépasse la gastronomie: elles permettent de prolonger la durée de vie des productions agricoles et de mieux traverser la saisonnalité. La gastronomie devient ainsi une forme ancienne de technologie alimentaire.
À Siliana, la valorisation des produits du terroir ouvre une autre perspective. En 2017, le concassé de tomates séchées et pimentées de la marque Safir, issu du terroir de Siliana, a reçu le Prix d’Excellence lors de la première édition du Concours Tunisien des Produits du Terroir, organisé par l’Agence de Promotion des Investissements Agricoles (APIA) [5].
Ce type de produit montre comment une production agricole peut devenir un marqueur territorial. Le terroir n’est plus seulement un lieu de production. Il devient une signature.
8. Quand la terre chante: les voix rurales du Kef
Un territoire agricole ne produit pas seulement des récoltes. Il produit aussi des gestes, des récits, des rythmes et des voix. Dans les campagnes du Kef, la terre, l’élevage, les déplacements saisonniers et les travaux agricoles ont constitué le cadre social dans lequel s’est développé un patrimoine populaire d’une remarquable richesse.
Cette relation apparaît avec une force particulière dans la chanson populaire rurale. Le patrimoine musical du Kef possède des formes qui lui sont propres, issues d’une longue tradition de poésie orale et de performance chantée. La mlaliya (الملالية الكافية), notamment, constitue l’un des marqueurs les plus remarquables de ce patrimoine.
Elle s’est d’abord développée dans les milieux féminins avant de s’étendre à d’autres occasions sociales ; son expression associe répétition, improvisation et puissance vocale [6].
Cette musique n’est pas seulement un divertissement. Elle est aussi une mémoire sociale du territoire.
Dans une société où la transmission était largement orale, le chant pouvait conserver des émotions, des appartenances, des lieux, des événements et des expériences collectives.
Le patrimoine musical kéfois s’est ainsi construit dans un espace de rencontres entre populations rurales et tribus venues des régions voisines, notamment autour des saisons agricoles et des rassemblements liés à la récolte.
Saliha, née en 1914 à Nebeur, dans le gouvernorat du Kef, a porté vers la scène nationale une voix issue de ce Kef rural. Son répertoire a contribué à établir un dialogue entre des sensibilités musicales rurales et urbaines, avant de s’inscrire durablement dans la mémoire musicale tunisienne.
Figure 6. Portrait de la chanteuse tunisienne Saliha (1914–1958), enfant de Nebeur et figure majeure de la culture populaire issue du monde rural kéfois.
La même logique se retrouve dans les arts populaires ruraux. À Nebeur, la poterie traditionnelle constitue un savoir-faire féminin ancien, tandis que le tissage transforme la laine du troupeau en objets et textiles.
L’élevage fournit ainsi une matière (laine, poil) qui devient artisanat. Le patrimoine ne se situe donc pas à côté de l’agriculture: il en prolonge les ressources dans l’espace domestique, artisanal et symbolique.
C’est peut-être là que réside l’une des dimensions les plus précieuses de l’agrosystème kéfois. La biodiversité agricole conserve des variétés, les pratiques agricoles conservent des savoir-faire, la cuisine conserve des productions, et la tradition orale conserve la mémoire humaine du territoire.
Au Kef, la terre ne se contente donc pas de nourrir : elle parle, elle chante et elle se
transmet.
9. Le regard du scientifique: décoder l’invisible, préserver les connexions
Décoder l’invisible
Vu depuis la route, le Kef et Siliana semblent raconter une histoire faite de céréales, d’oliviers, de figuiers et de troupeaux. Mais pour le scientifique, cette diversité visible n’est que la partie émergée d’un système biologique plus vaste. Dans les plantes, de nombreux gènes modulent leur expression en réponse à la sécheresse, à la température, à la nutrition ou aux agents pathogènes.
Le génomiste ne demande donc plus seulement: «Quelle variété produit le plus?» Il cherche aussi à savoir: «Quelle diversité génétique ce territoire abrite-t-il, et quelles fonctions pourraient demain être mobilisées pour mieux adapter les cultures aux contraintes de leur environnement?» Cette question est particulièrement pertinente pour les céréales du Kef et de Siliana.
La caractérisation génomique de ressources traditionnelles tunisiennes de blé dur a révélé une importante diversité génétique et des régions génomiques différenciant les ressources traditionnelles des cultivars modernes [7].
Génotypage, phénotypage et transcriptomique sous stress hydrique, caractérisation des microbiomes du sol: ces approches permettent progressivement de transformer une diversité génétique en connaissances utiles pour identifier des caractères d’intérêt, guider la sélection et contribuer à la création de variétés mieux adaptées.
Préserver les connexions
La fertilité émerge des interactions: le sol nourrit la plante, les cultures et les parcours alimentent l’élevage, les animaux restituent une partie de la matière organique, les microorganismes participent aux cycles nutritifs et l’eau relie l’ensemble.
L’agrosystème est donc un réseau d’interdépendances.
Sa fragilisation l’est aussi. L’érosion réduit le capital du sol, la perte d’une variété réduit le réservoir génétique disponible pour l’amélioration future, la disparition d’un savoir-faire peut, à son tour, condamner une variété à disparaître.
Le véritable enjeu scientifique serait alors de préserver les connexions qui font tenir l’agroécosystème: entre variétés, sols, microbiomes, pratiques, troupeaux, parcours et ressources hydriques, en intégrant également les données climatiques pour anticiper les chocs.
Deux hautes terres, un laboratoire pour demain
Le Kef et Siliana occupent une place singulière dans le paysage agricole tunisien. Ni plaines du Nord ni steppes du Centre, ces hautes terres composent un territoire de transition où céréales, troupeaux, oliviers, vergers, parcours et cultures de montagne s’articulent dans une même mosaïque agricole.
Dans ces hautes terres, l’avenir agricole de la Tunisie pourrait tenir dans une idée simple: apprendre à nouveau à produire avec le territoire.
Sources
[1] Ministère de l’Economie et de Planification– Office du Développement du Nord-Ouest (ODNO), Repères chiffrés des gouvernorats du Kef 2026.
[2] Ministère de l’Equipement, de l’Habitat et de l’Aménagement du Territoire – Direction Générale de l’Aménagement du Territoire. Décembre 2018. Schéma directeur d’aménagement et de développement du gouvernorat de Siliana a l’horizon 2035
[3] Office des Céréales – Tunisie, Répartition de la collecte des céréales par gouvernorat.
[4] CRDA de Siliana, données communiquées à l’Agence Tunis Afrique Presse (TAP), juin 2026 ; voir notamment La Presse de Tunisie, 4 juin 2026.
[5] PAMPAT Tunisie, Bulletin d’information PAMPAT Tunisie N°5, résultats de la 1ère édition du Concours Tunisien des Produits du Terroir.
[6] Radio tunisienne. Documentaires « Ya Aïn » | La Mlalya du Kef. وثائقيـــات « يـــا عين »| الملالية الكافية. Réalisation : Ayed Jendoubi.
[7] Miazzi MM, Babay E, De Vita P, Montemurro C, Chaabane R, Taranto F and Mangini G (2022) Comparative Genetic Analysis of Durum Wheat Landraces and Cultivars Widespread in Tunisia. Front. Plant Sci. 13:939609. doi: 10.3389/fpls.2022.939609
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