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Pr. Dhia Bouktila – Le nexus eau, énergie, alimentation: penser les ressources autrement pour mieux agir

Par Pr. Dhia Bouktila. Professeur de Génétique à l’Université de Monastir – Dans un monde marqué par le changement climatique, les tensions géopolitiques et la raréfaction des ressources, l’eau, l’énergie et l’alimentation ne peuvent plus être pensées séparément.

 

Leurs interdépendances forment un système dont chaque décision peut produire des effets en chaîne sur les autres ressources.

 

Pour la Tunisie, comprendre ces interactions et les intégrer dans les choix de gestion devient essentiel pour renforcer la résilience des territoires et construire des réponses plus durables.

1. Quand les ressources deviennent interdépendantes

Il suffit parfois d’ouvrir un robinet, de faire ses courses ou de regarder le prix des carburants pour prendre la mesure des transformations qui affectent notre rapport aux ressources essentielles.

 

Derrière ces gestes ordinaires se cachent des systèmes complexes, mobilisant de l’eau, de l’énergie, des terres, des infrastructures et des chaînes d’approvisionnement souvent invisibles pour le consommateur.

 

Lorsque l’eau vient à manquer, les conséquences ne se limitent pas à l’approvisionnement des ménages. L’agriculture, l’industrie, la production énergétique et les écosystèmes sont également concernés.

 

Lorsque l’énergie devient plus coûteuse ou moins accessible, les effets se répercutent sur l’irrigation, le transport, la conservation des aliments et, finalement, sur le contenu de nos assiettes.

 

Ces interactions prennent une importance particulière en 2026, dans un contexte marqué par les dérèglements climatiques, les tensions géopolitiques, les incertitudes sur les marchés énergétiques et la fragilité de nombreuses chaînes d’approvisionnement.

 

Pour comprendre ces transformations, un concept développé dans les travaux internationaux sur la gestion durable des ressources mérite une attention

particulière: le nexus eau–énergie–alimentation[1].

 

Derrière cette expression encore peu familière au grand public se trouve une idée fondamentale : l’eau, l’énergie et l’alimentation ne constituent pas trois enjeux indépendants, mais les composantes interdépendantes d’un même système dont dépend notre sécurité collective.

 

Pour la Tunisie, où les contraintes hydriques, les besoins alimentaires et les dépendances énergétiques se croisent de manière particulièrement étroite, comprendre ce nexus n’est plus seulement une question scientifique.

 

C’est une nécessité pour penser l’avenir du développement.

2. Qu’est-ce que le nexus eau – énergie – alimentation?

Le terme anglais nexus signifie lien, connexion ou interdépendance.

 

Dans le domaine de la gestion des ressources, il désigne une approche qui cherche à comprendre comment les systèmes de production et d’utilisation de l’eau, de l’énergie et de l’alimentation interagissent, se renforcent ou entrent en concurrence.

 

La FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, a largement contribué à formaliser et à opérationnaliser cette approche, notamment à travers ses travaux sur la sécurité alimentaire et l’agriculture durable.

 

L’objectif est de rendre visibles les conséquences qu’une décision prise dans un secteur peut avoir sur les autres, afin d’améliorer la cohérence des politiques publiques et la gestion des ressources.

 

Pour bien comprendre le concept, il faut partir d’une évidence souvent négligée: aucune de ces trois ressources ne peut être mobilisée durablement sans les deux autres.

 

L’eau est indispensable à la production alimentaire, mais aussi à de nombreuses activités énergétiques.


L’énergie est nécessaire pour extraire, pomper, traiter et distribuer l’eau,
tout comme elle intervient à toutes les étapes de la chaîne alimentaire.

 

L’alimentation, enfin, dépend directement des ressources hydriques et énergétiques, mais elle influence également leur utilisation à travers les choix agricoles, les régimes alimentaires et les modes de production.

 

Le nexus ne signifie donc pas simplement que l’eau, l’énergie et l’alimentation sont toutes importantes.

 

Il invite à examiner leurs relations, leurs éventuelles concurrences et les possibilités de bénéfices communs.

Une politique agricole qui augmente les superficies irriguées peut accroître la production alimentaire, mais aussi la demande en eau et en énergie.

 

Une politique énergétique qui privilégie certaines filières peut modifier les besoins hydriques ou l’utilisation des terres.

 

Une stratégie de dessalement peut renforcer la disponibilité en eau, tout en augmentant la demande électrique et les coûts de fonctionnement.

 

Un même projet peut ainsi générer des bénéfices dans un secteur tout en créant des coûts ou des vulnérabilités dans un autre.

 

C’est pourquoi la FAO associe aujourd’hui de plus en plus fréquemment à ce nexus une quatrième dimension : celle des écosystèmes.

 

L’eau, l’énergie et l’alimentation dépendent en effet de la biodiversité, des cycles naturels et de la capacité des milieux à renouveler leurs ressources.

 

On parle alors du nexus eau–énergie–alimentation–écosystèmes, souvent désigné par le sigle WEFE[2].

3. Comment le nexus fonctionne-t-il

concrètement? Trois exemples

L’intérêt du concept apparaît particulièrement bien lorsqu’on examine des situations concrètes.

 

Les interactions entre eau, énergie et alimentation sont parfois directes, parfois indirectes, mais elles sont presque toujours déterminantes pour l’efficacité des décisions.

 

Exemple 1 – Irriguer davantage: produire plus, mais à quel coût?

L’irrigation peut stabiliser les rendements et réduire la vulnérabilité de certaines cultures aux précipitations irrégulières.

 

Mais l’eau doit être prélevée, transportée et distribuée, souvent grâce à des équipements consommant de l’électricité ou des carburants.

 

L’irrigation peut ainsi accentuer la pression sur les nappes et accroître la facture énergétique.

 

Une augmentation des surfaces irriguées ne garantit donc pas, à elle seule, une amélioration durable de la sécurité alimentaire.

Exemple 2 – Dessaler l’eau de mer: une solution hydrique qui dépend de l’énergie

Le dessalement peut diversifier les sources d’approvisionnement et contribuer à sécuriser l’eau potable dans les régions côtières.

 

Mais il exige de l’énergie, des investissements et une gestion environnementale rigoureuse.

 

Son efficacité doit donc être évaluée à travers le coût complet de l’eau produite, sa destination et la disponibilité d’une énergie fiable.

 

Le nexus invite à considérer le dessalement comme une composante d’une stratégie hydrique globale, et non comme une réponse isolée à une pénurie.

 

 

Exemple 3 – Réduire les pertes alimentaires: économiser aussi l’eau et l’énergie

Lorsqu’une récolte est perdue à cause de mauvaises conditions de stockage, de transport ou de commercialisation, ce ne sont pas uniquement des aliments qui disparaissent.

 

L’eau utilisée pour les produire, l’énergie mobilisée pour l’irrigation, les engrais et le travail agricole ont également été dépensés sans bénéfice alimentaire équivalent.

 

La valorisation du potentiel génétique des cultures pour prolonger leur durée de conservation après récolte (shelf life), associée à l’amélioration du stockage, de la logistique et des procédés de transformation, peut ainsi contribuer simultanément à la sécurité alimentaire et à une utilisation plus efficiente des ressources.

 

Ces exemples montrent que les solutions les plus pertinentes ne sont pas toujours celles qui consistent à augmenter la disponibilité d’une ressource. 

 

Elles peuvent aussi résider dans une meilleure organisation des usages, une réduction des pertes ou une transformation des pratiques de production.

 

C’est l’une des contributions essentielles de l’approche nexus: faire apparaître les bénéfices communs que des politiques sectorielles séparées risquent de ne pas identifier.

 

4. La Tunisie face au nexus: une vulnérabilité qui appelle une approche intégrée

Pour la Tunisie, le nexus eau–énergie–alimentation présente une importance particulière en raison de la combinaison de contraintes hydriques, de besoins alimentaires croissants et de dépendances énergétiques.

 

Le pays appartient à l’une des régions du monde les plus exposées au stress hydrique.

 

Les données de la FAO, issues de la base AQUASTAT, indiquent une disponibilité en ressources en eau renouvelables d’environ 390 m³ par habitant et par an en 2020.

 

La FAO estime par ailleurs que l’agriculture représente environ 80 % des prélèvements totaux d’eau en Tunisie[3].

 

Ces chiffres illustrent l’ampleur de la contrainte hydrique et la place centrale de l’agriculture dans sa gestion.

L’eau agricole, au cœur de la sécurité alimentaire

La production agricole tunisienne dépend à la fois des précipitations, de l’état des sols, des ressources hydriques mobilisables et des systèmes d’irrigation.

 

Dans ce contexte, la sécurité alimentaire ne peut être abordée uniquement sous l’angle des volumes produits ou importés.

 

Elle suppose également d’optimiser le choix des cultures en fonction de leurs besoins hydriques, d’améliorer l’efficience de l’irrigation, de réduire les pertes dans les réseaux de distribution, de préserver les sols et de promouvoir des systèmes agricoles adaptés aux caractéristiques agroclimatiques de chaque territoire.

L’énergie, une condition de fonctionnement des systèmes hydriques et alimentaires

Le pompage de l’eau, le transport des produits agricoles, la fabrication des engrais et la conservation des aliments dépendent tous de l’énergie.

 

Une hausse des coûts énergétiques peut donc affecter simultanément les dépenses d’irrigation, les coûts de production agricole et les prix des produits alimentaires.

 

Inversement, l’amélioration de l’efficacité énergétique des systèmes de pompage, le recours raisonné aux énergies renouvelables et la modernisation des équipements peuvent contribuer à réduire certaines vulnérabilités alimentaires.

Les pénuries alimentaires: comprendre les causes au-delà de la production

Les tensions périodiques sur certains produits agricoles, comme les tomates ou les pommes de terre, illustrent une autre dimension de la question.

 

Les disponibilités alimentaires dépendent des cycles culturaux, des rendements, de la logistique, des capacités de conservation, de l’organisation des marchés et des flux commerciaux.

 

La contrainte hydrique et les conditions climatiques peuvent jouer un rôle important dans la production, mais elles ne suffisent pas à expliquer toutes les ruptures d’approvisionnement.

 

Une analyse rigoureuse doit distinguer les facteurs agronomiques, économiques, logistiques et institutionnels propres à chaque produit.

 

L’approche nexus apporte ici une grille de lecture complémentaire: elle invite à examiner comment les contraintes de production, les coûts énergétiques, la disponibilité de l’eau et les mécanismes de distribution interagissent, sans confondre leurs causes.

 

Pour la Tunisie, l’intérêt est considérable. Une meilleure organisation des cycles de production, associée à une connaissance plus fine des ressources hydriques et énergétiques, pourrait contribuer à réduire les vulnérabilités et à améliorer la continuité de l’approvisionnement alimentaire.

5. De la connaissance scientifique à l’action: quelles perspectives pour la Tunisie?

Comprendre le nexus ne suffit pas. Son intérêt réside surtout dans sa capacité à éclairer les décisions, à améliorer la coordination entre les secteurs et à identifier des solutions adaptées aux réalités des territoires.

 

Pour la Tunisie, plusieurs orientations méritent une attention particulière.

 

Premièrement, renforcer la coordination transversale entre les politiques publiques.

 

Les stratégies de l’eau, de l’agriculture, de l’énergie et de l’environnement doivent davantage intégrer leurs interdépendances et leurs effets réciproques.

 

La planification des investissements, les choix de cultures, les projets de dessalement et les programmes de modernisation agricole gagneraient ainsi à être évalués dans une approche Nexus, afin de mieux anticiper leurs effets sur l’ensemble du système.

 

Deuxièmement, valoriser la recherche scientifique et l’innovation.

 

Les universités, les centres de recherche et les acteurs économiques peuvent contribuer à développer des solutions adaptées aux contraintes tunisiennes: amélioration génétique des cultures, pratiques agricoles économes en eau, traitement et réutilisation des eaux, valorisation des sous-produits agricoles et technologies de conservation alimentaire.

 

La recherche peut également aider à mieux caractériser les interactions entre les ressources et à évaluer les conséquences des différentes options de développement.

 

Enfin, il est essentiel de replacer ces transformations dans une perspective territoriale.

 

Les solutions pertinentes pour les régions humides du Nord ne sont pas nécessairement celles qui conviennent aux territoires arides du Centre et du Sud.

 

La gestion durable des ressources exige des approches différenciées, fondées sur les caractéristiques des bassins hydrologiques, des sols, des systèmes agricoles et des besoins des populations.

 

L’approche nexus ne propose donc pas une solution universelle.

 

Elle fournit un cadre scientifique et opérationnel permettant d’identifier les arbitrages, de rechercher les synergies et d’adapter les décisions aux contraintes réelles.

6. Conclusion: Penser les ressources comme un patrimoine commun

L’approche Nexus eau–énergie–alimentation rappelle que les ressources ne peuvent plus être pensées séparément: leur interdépendance impose une vision intégrée du développement.

 

Pour la Tunisie, le défi est de dépasser la gestion des crises pour construire une gouvernance fondée sur la connaissance scientifique, l’anticipation et la préservation des écosystèmes.

 

Car la sécurité des ressources ne se mesure pas seulement à ce dont nous disposons aujourd’hui, mais à notre capacité à en préserver le potentiel et à le valoriser durablement.

 

Préserver les ressources, c’est préserver les conditions mêmes de notre avenir collectif.

Dhia Bouktila

Professeur de Génétique à l’Université de Monastir

Spécialisé en génomique appliquée aux systèmes agricoles et environnementaux

Spécialiste des enjeux de souveraineté biologique et de gouvernance des connaissances

 

Références institutionnelles

 

1. FAO (2014). The Water-Energy-Food Nexus: A new approach in support of food security and sustainable agriculture. Lien

 

2. FAO (2026). The water-energy-food-ecosystem nexus in agriculture. FAO eLearning Academy. Lien

 

3. FAO. WaPOR: Remote sensing for water productivity – Tunisia country activities.

 

Données AQUASTAT sur les ressources en eau renouvelables et les prélèvements agricoles. Lien

 



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