Passer au contenu principal

Agrohealth Tunisie

Edit Template


Engrais agricoles: pourquoi leur disponibilité est devenue une question de souveraineté alimentaire pour la Tunisie

Par AgroHealth – Un sac d’engrais paraît bien loin de l’assiette du consommateur. Pourtant, entre le champ de blé, l’oliveraie, le potager et le panier du marché, il existe un fil discret : celui de la fertilisation. À l’heure où la Tunisie prépare la campagne agricole 2026-2027, l’approvisionnement en engrais revient au premier plan. Derrière les stocks, les prix et les usines se joue une question beaucoup plus vaste : la capacité du pays à produire suffisamment, à préserver le revenu de ses agriculteurs et à réduire sa vulnérabilité alimentaire.

Le grain commence bien avant l’épi

Avant que le blé ne mûrisse sous le soleil du Nord-Ouest, avant que l’épi ne se courbe sous son propre poids, il y a le sol. Et dans ce sol, il faut des éléments nutritifs disponibles au bon moment.

L’azote accompagne notamment la croissance végétative et la formation des protéines ; le phosphore intervient dans le développement racinaire et de nombreux processus énergétiques ; le potassium participe à l’équilibre hydrique et à la résistance de la plante.

L’engrais n’est donc pas une simple charge comptable inscrite dans le carnet de l’agriculteur. Il conditionne une partie du potentiel de rendement. Lorsqu’il manque, arrive trop tard ou devient financièrement inaccessible, l’agriculteur peut être tenté de réduire les doses ou de modifier ses pratiques.

Dans une agriculture déjà confrontée au manque d’eau, aux aléas climatiques et à la hausse des coûts, chaque arbitrage compte.

La campagne 2026-2027 déjà sous surveillance

Le signal politique est clair. Lors d’un conseil ministériel restreint consacré, le 23 mai 2026, à la saison des moissons et aux préparatifs de la campagne agricole 2026-2027, le gouvernement a décidé d’accélérer la constitution des stocks d’engrais afin de couvrir l’ensemble des besoins de la saison.

Il a également décidé de maintenir les prix actuels des engrais chimiques, de garantir l’approvisionnement énergétique des centres de stockage, d’assurer une distribution équitable sur le marché intérieur et de faciliter l’accès des intervenants à la plateforme numérique «Engrais».

Ces décisions ne sont pas anodines. Elles traduisent une réalité simple: l’engrais doit être disponible au moment où la plante en a besoin. Une livraison tardive peut perturber le calendrier de fertilisation, tandis qu’une hausse brutale des prix peut peser directement sur la trésorerie des exploitations.

Le même conseil ministériel a indiqué que 524 000 quintaux de semences certifiées avaient été distribués dans les zones de production, soit 30 % des besoins en semences.

La préparation de la campagne est donc pensée comme une chaîne: semences, engrais, énergie, stockage, financement et logistique doivent avancer ensemble.

Le paradoxe tunisien du phosphate

La Tunisie possède pourtant un atout que beaucoup de pays lui envieraient: le phosphate. Le ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie indique une production nationale de 3,04 millions de tonnes en 2024, contre 2,9 millions de tonnes en 2023.

Mais posséder une ressource minière ne signifie pas être totalement autonome sur toute la chaîne de fertilisation. La Tunisie a développé une industrie de transformation importante.

Selon le Groupe chimique tunisien, plus de 80 % de la production nationale de phosphate est actuellement transformée en acide phosphorique et en engrais minéraux. Le GCT dispose de quatre sites industriels de transformation à Sfax, M’dhilla, Gabès et Skhira.

Le pays produit ainsi plusieurs fertilisants, notamment le DAP, le TSP et l’ammonitrate. À Gabès, les deux unités de DAP affichent chacune une capacité annuelle de 650 000 tonnes, soit 1,3 million de tonnes au total.

L’usine d’ammonitrate a, pour sa part, une capacité de 330 000 tonnes par an, destinées en priorité au marché local, ainsi que 30 000 tonnes par an de nitrate d’ammonium poreux.

Ces chiffres montrent la puissance industrielle du dispositif. Mais ils montrent aussi pourquoi la question ne peut être réduite au phosphate extrait à Gafsa : il faut transformer, alimenter les unités, transporter, stocker et distribuer.

Le maillon sensible: l’ammoniac

C’est ici qu’apparaît l’une des fragilités les plus importantes. Dans sa stratégie nationale relative à l’hydrogène et à ses dérivés, le ministère de l’Industrie indique que la Tunisie ne produit pas actuellement d’ammoniac et dépend entièrement des importations pour cette matière première.

Or l’ammoniac occupe une place centrale dans la fabrication de nombreux engrais azotés. Cette dépendance signifie qu’un pays peut disposer de phosphate et d’unités industrielles tout en restant exposé aux conditions du marché international pour une matière première déterminante.

La souveraineté alimentaire ne se mesure donc pas uniquement en hectares cultivés ou en tonnes récoltées. Elle se mesure aussi à la capacité de sécuriser les intrants indispensables à la production.

Du phosphate au champ: une chaîne qui doit fonctionner

Entre la roche phosphatée et le sac d’engrais acheté par l’agriculteur, une longue chaîne industrielle et logistique doit rester opérationnelle. Extraction, traitement, transport, transformation chimique, énergie, stockage et distribution forment un seul système.

Un maillon qui ralentit peut affecter l’ensemble. C’est pourquoi les difficultés du secteur phosphatier ne sont pas seulement une question industrielle. Elles peuvent avoir des conséquences agricoles.

La Tunisie a encore beaucoup à gagner d’une meilleure intégration de cette chaîne. Produire davantage de phosphate est important.

Transformer davantage localement peut l’être encore plus.

Mais l’objectif ultime reste d’assurer une disponibilité régulière des fertilisants aux agriculteurs, au bon moment et dans des conditions économiques soutenables.

Les céréales, première ligne de la sécurité alimentaire

La question est particulièrement sensible pour les céréales. Dans un pays qui cherche à renforcer sa sécurité alimentaire, maintenir les rendements du blé dur, du blé tendre et de l’orge est stratégique.

L’engrais ne fait évidemment pas tout. La pluie, la qualité des semences, la date de semis, la variété, la protection phytosanitaire, la qualité du sol et les techniques culturales jouent également un rôle majeur.

Mais une fertilisation adaptée contribue à valoriser le potentiel des cultures.

Le défi consiste donc moins à appliquer toujours davantage d’engrais qu’à garantir une fertilisation efficace. Une dose insuffisante peut limiter le rendement ; une dose excessive peut accroître les coûts et les pertes de nutriments.

Entre les deux se trouve une agriculture plus précise, fondée sur les besoins réels du sol et de la plante.

Produire mieux avec chaque kilogramme d’engrais

C’est probablement l’un des grands chantiers de l’agriculture tunisienne. L’avenir ne réside pas uniquement dans l’augmentation des volumes disponibles, mais dans une utilisation plus intelligente.

L’analyse des sols peut permettre d’adapter les apports. La fertilisation raisonnée cherche à appliquer la bonne dose au bon moment. La fertigation peut associer irrigation et apport nutritif lorsque les conditions techniques le permettent.

La valorisation de certaines matières organiques peut compléter les apports minéraux. Et l’agriculture de précision ouvre la voie à une fertilisation mieux ciblée grâce aux capteurs, aux données satellitaires et aux outils numériques.

Dans une Tunisie où l’eau devient chaque année plus précieuse, cette logique prend une dimension supplémentaire : produire davantage avec moins de ressources. L’engrais doit être considéré non seulement comme un intrant, mais comme un élément d’une stratégie globale d’efficacité agricole.

L’hydrogène vert, une piste pour réduire la vulnérabilité

À plus long terme, une autre carte pourrait être jouée : celle de l’ammoniac vert. La stratégie tunisienne de l’hydrogène prévoit notamment des perspectives de production d’ammoniac vert et identifie cette filière comme une possibilité pour répondre à une partie de la demande nationale d’engrais et développer de nouvelles activités industrielles.

Le chemin reste long: production d’électricité renouvelable, électrolyse, disponibilité de l’eau, infrastructures, compétitivité économique et investissements sont autant de conditions à réunir.

Mais la perspective est stratégique. Produire demain une partie de l’ammoniac nécessaire aux engrais à partir d’énergies renouvelables permettrait de réduire une vulnérabilité actuelle tout en donnant une nouvelle valeur à l’énergie solaire et éolienne tunisienne.

La souveraineté commence aussi dans les usines

La Tunisie a souvent pensé sa souveraineté alimentaire à partir de la terre, de l’eau et des récoltes. Il faut désormais élargir le regard.

La souveraineté se joue dans le champ, mais aussi dans la mine. Dans l’usine, mais aussi dans l’entrepôt. Dans le port, sur le rail, dans les réseaux énergétiques et jusque dans les outils numériques qui permettent de suivre les stocks.

Pour la campagne 2026-2027, l’État a choisi d’anticiper en accélérant la constitution des stocks et en maintenant les prix actuels des engrais chimiques. C’est une réponse immédiate. Mais le véritable défi est plus profond: rendre la chaîne des fertilisants plus robuste, mieux intégrée et moins vulnérable aux chocs extérieurs.

La Tunisie dispose d’un avantage considérable avec son phosphate et d’un savoir-faire industriel ancien. Elle dispose aussi d’un potentiel important dans les énergies renouvelables. Reste à transformer ces atouts en sécurité durable.

Car au bout de la chaîne, il n’y a pas seulement un sac d’engrais. Il y a un champ. Un agriculteur. Une récolte. Et, finalement, une assiette tunisienne.

5 chiffres à retenir

  • 3,04 millions de tonnes : production tunisienne de phosphate en 2024, selon le ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie.
  • Plus de 80 % : part de la production de phosphate que la Tunisie transforme actuellement en acide phosphorique et en engrais minéraux, selon le GCT.
  • 1,3 million de tonnes/an : capacité annuelle cumulée des deux unités de DAP de Gabès, à raison de 650 000 tonnes chacune.
  • 330 000 tonnes/an : capacité de production d’ammonitrate agricole de l’usine de Gabès du GCT, destinée en priorité au marché local.
  • 524 000 quintaux : quantité de semences certifiées distribuée dans les zones de production pour la préparation de la campagne 2026-2027, soit 30 % des besoins, selon la Présidence du Gouvernement.
 
Sources
  • Présidence du Gouvernement tunisien, Conseil ministériel restreint du 23 mai 2026 : préparatifs de la campagne agricole 2026-2027 et mesures relatives aux stocks et aux prix des engrais.
  • Ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie : indicateurs clés et production nationale de phosphate.
  • Groupe chimique tunisien (GCT) : chaîne de valeur, sites industriels et capacités de production des engrais.
  • Ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie : stratégie nationale de l’hydrogène et de ses dérivés, notamment sur la dépendance aux importations d’ammoniac.

Longueur indicative du corps de l’article : 1452 mots.

 



Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *