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Agrohealth Tunisie

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Dans l’assiette du Tunisien, le pouvoir d’achat fait-il désormais la loi?

Quand manger sainement devient une question de budget

 

Par AgroHealth – Il suffit parfois de regarder une table familiale tunisienne pour comprendre beaucoup de choses sur notre époque.

 

Du pain, des pâtes, de la semoule, des pommes de terre ou du couscous: des aliments qui font depuis longtemps partie de notre culture alimentaire et qui ont toute leur place dans une alimentation équilibrée.

 

Mais lorsque ces aliments deviennent presque systématiquement le cœur du repas, tandis que les légumes, les fruits, le poisson, la viande, les produits laitiers ou les fruits à coque deviennent plus difficiles à acheter régulièrement, une autre question se pose: sommes-nous réellement en train de choisir notre alimentation ou sommes-nous de plus en plus contraints par notre pouvoir d’achat ?

 

La question mérite d’être posée sans jugement.

 

Car le Tunisien d’aujourd’hui sait que manger sainement est important. Il entend les conseils des médecins, des nutritionnistes et les messages des campagnes de sensibilisation.

 

Il sait qu’il faut manger davantage de légumes et de fruits, varier les sources de protéines, réduire le sel et les sucres et privilégier une alimentation diversifiée.

Mais savoir quoi manger et pouvoir se le permettre sont deux choses différentes.

Quand le budget entre dans la cuisine

Dans les familles, les courses sont devenues un exercice quotidien d’arbitrage. Il faut nourrir tout le monde, payer le logement, le transport, les factures, les études des enfants et faire face à de nombreuses autres dépenses.

 

Dans ce contexte, les aliments qui permettent de nourrir toute une famille à moindre coût prennent naturellement davantage de place dans le panier.

 

Les féculents ne sont évidemment pas mauvais. Le pain, les pâtes, le couscous, les céréales et les pommes de terre fournissent des glucides, principale source d’énergie de l’organisme. Le problème apparaît lorsque la recherche de satiété et d’économie réduit progressivement la diversité de l’alimentation.

 

Les données de l’UNICEF en Tunisie sont particulièrement révélatrices. Une étude consacrée aux conditions alimentaires des ménages met en évidence une chaîne reliant la réduction du pouvoir d’achat à la détérioration de l’accès aux aliments nutritionnels, notamment la viande, le poisson, les légumes et les fruits, tandis que le pain et les pâtes apparaissent parmi les aliments à faible valeur nutritionnelle davantage consommés dans ce contexte.

 

Ce constat ne signifie pas que les familles tunisiennes ont oublié les principes d’une alimentation saine. Il montre plutôt que l’économie finit par entrer jusque dans l’assiette.

 

Et les prix continuent de peser sur ces choix. Selon l’Institut National de la Statistique, en juillet 2026, les prix du groupe «Alimentation et boissons» ont augmenté de 6,6 % sur un an.

 

Les hausses ont notamment concerné la viande ovine (+16,7 %), les fruits frais (+13,8 %), la viande bovine (+13,7 %), la volaille (+12,5 %) et les poissons frais (+11,6 %).

 

Derrière ces pourcentages, il y a pourtant une réalité beaucoup plus concrète : une famille qui hésite devant l’étal du marché et qui doit choisir.

Le problème n’est pas la «nourriture populaire»

Il serait injuste de désigner le pain, les pâtes ou la semoule comme les responsables d’une mauvaise alimentation.

 

Les glucides sont indispensables au fonctionnement de l’organisme. L’enjeu réside davantage dans leur qualité et dans l’équilibre général de l’alimentation.

 

Une assiette saine doit associer plusieurs familles d’aliments: des féculents, mais aussi des légumes, des fruits, des légumineuses, des sources de protéines, des matières grasses de bonne qualité et suffisamment de fibres.

 

L’Organisation mondiale de la Santé recommande notamment de consommer au moins 400 grammes de fruits et légumes par jour chez les personnes de plus de 10 ans et environ 25 grammes de fibres alimentaires par jour.

 

Elle recommande également de privilégier les glucides provenant principalement des céréales complètes, des légumes, des fruits et des légumineuses.

 

Le corps humain ne se nourrit donc pas uniquement de calories.

Il a besoin de protéines pour construire et renouveler les tissus, de fer pour participer au transport de l’oxygène, de calcium pour les os et les dents, de vitamine C pour plusieurs fonctions essentielles, de vitamines du groupe B pour le métabolisme, de vitamine A pour notamment la vision et l’immunité, ainsi que de nombreux autres micronutriments.

 

Les besoins varient selon l’âge, le sexe, l’activité physique et l’état physiologique. Mais le message essentiel reste le même : une alimentation suffisamment calorique n’est pas nécessairement une alimentation suffisamment nutritive.

Le danger d’une assiette qui se diversifie de moins en moins

Lorsque la diversité alimentaire diminue durablement, les conséquences peuvent apparaître de plusieurs manières.

 

Une alimentation pauvre en fruits, légumes, légumineuses et autres aliments riches en micronutriments peut favoriser des apports insuffisants en certaines vitamines, minéraux et fibres.

 

À l’inverse, lorsque les produits raffinés, les aliments très salés, très sucrés ou riches en graisses saturées prennent une place excessive, le risque de surpoids et de maladies chroniques augmente.

 

L’OMS considère d’ailleurs qu’une alimentation déséquilibrée constitue un important facteur de risque de maladies non transmissibles, notamment les maladies cardiovasculaires, le diabète et certains cancers.

 

La Tunisie se retrouve ainsi face à un paradoxe préoccupant: on peut manquer de certains nutriments tout en consommant trop de calories.

 

C’est ce que l’on appelle parfois la «double charge» de la malnutrition: carences d’un côté, surpoids et maladies liées à l’alimentation de l’autre.

Le temps aussi influence ce que nous mangeons

À la question du pouvoir d’achat s’ajoute une autre réalité: le rythme de vie.

Journées de travail longues, déplacements, fatigue, responsabilités familiales… 

 

Préparer quotidiennement des repas variés demande du temps et de l’organisation.

 

Lorsque le budget est serré et que le temps manque, les aliments simples à préparer, rassasiants et accessibles deviennent naturellement plus attractifs.

 

L’UNICEF a d’ailleurs souligné, dans ses recommandations sur l’alimentation familiale, que les contraintes financières et le manque de temps peuvent pousser les familles vers des aliments préparés ou transformés, tout en rappelant qu’il reste possible de construire une alimentation variée avec des solutions économiques.

 

La réalité est donc plus complexe qu’un simple « il faut mieux manger ».

Le choix alimentaire est influencé par le prix, le temps disponible, l’environnement alimentaire et les conditions de vie.

 

Le Tunisien a-t-il encore besoin qu’on lui dise quoi manger?

Les campagnes de sensibilisation restent indispensables. Elles permettent de transmettre les bonnes informations et d’aider les citoyens à faire de meilleurs choix lorsque ceux-ci sont possibles.

 

Mais la sensibilisation ne peut pas tout résoudre.

On peut expliquer pendant des heures l’importance d’une alimentation diversifiée.

 

Si certains aliments deviennent trop chers ou si une famille doit réduire ses dépenses alimentaires, le problème dépasse alors le domaine de l’éducation nutritionnelle.

 

La FAO le reconnaît clairement : le coût des aliments est un facteur important dans la capacité des familles à adopter une alimentation saine.

 

Ses indicateurs sur le coût et l’accessibilité économique d’une alimentation saine prennent justement en compte les prix des aliments, les recommandations nutritionnelles et les revenus des ménages.

 

Autrement dit, manger sainement n’est pas uniquement une affaire de volonté.

C’est aussi une affaire d’accessibilité.

Et si l’État aidait davantage à rendre le «bien manger» accessible?

C’est ici que la responsabilité collective entre en jeu.

Si l’on souhaite améliorer durablement la santé de la population, il ne suffit pas de demander aux citoyens de modifier leurs habitudes

 

Il faut également créer un environnement dans lequel les choix sains sont réellement possibles.

 

Cela peut passer par des politiques qui favorisent l’accessibilité économique des aliments à forte valeur nutritionnelle, soutiennent davantage certaines productions locales, facilitent l’accès aux fruits et légumes, valorisent les légumineuses et améliorent la qualité nutritionnelle des repas servis dans les écoles et les institutions publiques.

 

La question des subventions mérite elle aussi d’être abordée sous l’angle nutritionnel : ne pourrait-on pas davantage soutenir les aliments qui contribuent à une alimentation saine et diversifiée?

 

L’objectif ne serait évidemment pas de supprimer les aliments traditionnels ou de dicter aux familles ce qu’elles doivent manger, mais de faire en sorte que le choix le plus sain ne soit pas systématiquement le choix le plus coûteux.

 

La Tunisie dispose déjà d’un cadre national allant dans cette direction.

Le Plan stratégique d’alimentation et de nutrition des enfants 2024–2030, élaboré avec l’appui de l’UNICEF et publié par le ministère de la Santé, prévoit notamment la création d’environnements alimentaires plus sains, le renforcement de l’éducation nutritionnelle ainsi que l’amélioration de la gouvernance et des politiques liées à la nutrition.

Parce que derrière chaque assiette, il y a une famille

Finalement, le débat sur l’alimentation tunisienne ne devrait pas opposer les « bons » et les « mauvais » consommateurs.

 

Il devrait nous pousser à regarder la réalité avec davantage d’humanité.

La mère qui achète davantage de pâtes ne le fait pas nécessairement parce qu’elle ne connaît pas les recommandations nutritionnelles.

 

Le père qui réduit l’achat de poisson ne le fait pas forcément parce qu’il ne se soucie pas de la santé de ses enfants. La famille qui achète moins de fruits peut simplement être confrontée à d’autres priorités devenues incontournables.

Derrière chaque choix alimentaire, il y a souvent une contrainte que l’on ne voit pas.

Le véritable défi pour la Tunisie n’est donc pas seulement d’apprendre à sa population à mieux manger. Il est de faire en sorte que mieux manger reste financièrement possible.

 

Car une alimentation saine ne devrait pas être un luxe.

Et si nous voulons préserver la santé des générations futures, la question que nous devons nous poser n’est peut-être plus seulement : «Que mange le Tunisien ?»

 

Mais plutôt:

 

«Avons-nous créé les conditions économiques et sociales qui lui permettent de manger comme il le faudrait ?»

Sources
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