Après la «chelba», que savons-nous vraiment de ce poisson qui vit au cœur de nos côtes?
Par AgroHealth – Habitat, reproduction, croissance et évolution des populations : la saupe tunisienne peut-elle nous renseigner sur l’état de nos écosystèmes côtiers?
Dans le premier volet, la «chelba» nous racontait une histoire étroitement liée aux herbiers de posidonie, aux algues et à la vie des petits fonds côtiers.
Mais connaître un poisson, ce n’est pas seulement savoir le reconnaître.
Il faut aussi savoir où il vit, où il se reproduit, à quelle taille il devient adulte, à quel âge il commence à se reproduire et comment ses populations évoluent au fil du temps.
Pour la saupe (Sarpa salpa), ces questions permettent de mieux comprendre la place qu’occupe cette espèce dans les écosystèmes côtiers tunisiens.
Une espèce des petits fonds végétalisés
La saupe est largement présente en Méditerranée ainsi que dans l’Atlantique oriental. En Tunisie, elle est associée aux zones côtières où la végétation marine est suffisamment développée.
Elle fréquente notamment les fonds rocheux et sableux recouverts d’algues ainsi que les herbiers de posidonie (Posidonia oceanica).
Ce lien avec la végétation est particulièrement important chez les adultes, qui sont principalement herbivores.
La saupe peut ainsi être observée dans différents secteurs du littoral tunisien, notamment dans le golfe de Tunis, le Sahel et le golfe de Gabès.
Sa présence et son abondance peuvent cependant varier d’un secteur à l’autre en fonction de la nature des fonds, de la disponibilité de la nourriture, de la température de l’eau et de l’état des habitats côtiers.
Elle vit généralement en bancs, ce qui explique que les pêcheurs puissent parfois observer des concentrations importantes d’individus dans certaines zones.
Mais savoir où elle vit ne suffit pas.
Pour comprendre une population de poissons, il faut aussi connaître son cycle de reproduction.
Où la saupe se reproduit-elle?
La reproduction de la saupe est particulièrement intéressante parce qu’elle n’est pas nécessairement identique partout en Méditerranée.
Dans le golfe de Tunis, des travaux scientifiques ont notamment identifié une période de reproduction principalement située en novembre et décembre.
Cela donne une indication importante pour le littoral tunisien, mais elle ne doit pas être généralisée automatiquement à toutes les régions.
Les conditions environnementales peuvent modifier le calendrier reproducteur d’une population à l’autre. La température de l’eau, la disponibilité de la nourriture et les caractéristiques locales de l’habitat peuvent notamment jouer un rôle.
Les zones côtières végétalisées restent cependant essentielles dans le cycle de vie de l’espèce.
La saupe est donc étroitement liée à des habitats qui lui fournissent nourriture et abri et qui participent plus largement au fonctionnement des écosystèmes côtiers.
Cette relation rend la conservation des herbiers particulièrement importante.
Jusqu’à quelle taille peut-elle grandir?
La saupe n’est pas un très grand poisson.
Elle peut atteindre environ 50 cm de longueur, même si les individus rencontrés sont généralement plus petits, souvent autour de 30 cm.
Cette différence entre la taille maximale observée et la taille courante est importante.
Un poisson qui peut atteindre une taille relativement importante mais dont les captures sont majoritairement constituées de petits individus ne raconte pas nécessairement la même histoire qu’une population dans laquelle les poissons de grande taille sont régulièrement présents.
C’est pourquoi les scientifiques suivent non seulement le poids des débarquements, mais aussi la longueur des poissons.
La taille permet notamment de suivre la structure d’une population et de mieux comprendre la proportion d’individus jeunes et adultes.
Dans une étude consacrée à la pêche au chrafi dans la région de Chebba, la saupe figurait parmi les espèces étudiées. Les chercheurs avaient notamment observé que 18 % seulement des individus mesurés dépassaient 20 cm, taille minimale légale considérée dans le cadre de cette étude.
Ce résultat ne peut pas être extrapolé à l’ensemble des captures tunisiennes actuelles.
Il concerne un site, une période et un contexte de pêche déterminés.
Mais il montre à quel point la taille des poissons constitue une information importante pour comprendre la pression exercée sur les populations.
À quel âge la saupe devient-elle capable de se reproduire?
La taille n’est toutefois qu’une partie de l’histoire.
Il faut également connaître l’âge auquel la saupe atteint sa maturité sexuelle.
Les études disponibles sur Sarpa salpa montrent que la maturité sexuelle intervient relativement tôt dans le cycle de vie, mais que l’âge et la taille de première maturité peuvent varier selon les populations et les conditions environnementales.
Cette variabilité est importante lorsqu’on parle de gestion des pêcheries.
Un poisson qui se reproduit avant d’atteindre une certaine taille peut théoriquement contribuer au renouvellement de la population avant d’être capturé.
Mais si une part importante des captures intervient avant la maturité sexuelle, la question devient différente.
C’est précisément pour cette raison que les scientifiques ne regardent pas uniquement le nombre de poissons capturés.
Ils cherchent aussi à savoir à quel stade de leur vie ces poissons sont prélevés.
Pour la saupe tunisienne, disposer de séries régulières associant âge, taille et maturité sexuelle permettrait donc de mieux comprendre la dynamique réelle des populations selon les régions.
Une population stable ou en diminution?
C’est probablement la question la plus difficile.
Car connaître l’évolution d’une espèce suppose de disposer de données comparables sur plusieurs années.
Or les statistiques de pêche ne permettent pas toujours de suivre facilement une espèce particulière sur l’ensemble du territoire.
Les données sont souvent regroupées selon les catégories de pêche ou les principaux groupes commerciaux.
Cela signifie qu’un tonnage global de pêche côtière ne permet pas, à lui seul, de savoir si la saupe augmente, diminue ou reste stable.
Pour répondre à cette question, il faudrait pouvoir comparer régulièrement plusieurs paramètres: quantité de saupes débarquées, taille moyenne des poissons, répartition géographique des captures, périodes de pêche et proportion d’individus adultes.
Les études locales peuvent apporter des informations précieuses, mais elles ne remplacent pas une série nationale continue.
Il serait donc prématuré d’affirmer aujourd’hui que la population tunisienne de saupes est globalement en augmentation ou en déclin sans disposer d’un suivi suffisamment représentatif de l’ensemble du littoral.
Cette prudence est essentielle.
En science, l’absence de données suffisantes n’est pas une preuve de stabilité, pas plus qu’elle ne constitue une preuve de déclin.
Pourquoi la taille des captures mérite-t-elle autant d’attention?
Imaginez deux situations.
Dans la première, les pêcheurs capturent de nombreux poissons, mais une grande partie d’entre eux sont jeunes et de petite taille.
Dans la seconde, les captures sont moins nombreuses, mais elles comprennent régulièrement des individus adultes de différentes tailles.
Le poids total débarqué pourrait parfois masquer cette différence.
C’est pourquoi la structure en taille est aussi importante que la quantité totale.
Une population équilibrée comprend normalement plusieurs classes d’âge.
La présence de jeunes poissons indique que le recrutement existe.
La présence d’adultes montre que certains individus atteignent les stades reproducteurs.
Et la présence régulière de grands individus apporte une autre information sur la structure de la population.
Suivre ces différentes classes au fil des années permet donc de regarder la population autrement que par le seul chiffre des captures.
La saupe face à la transformation du littoral
Cette question nous ramène encore une fois à son habitat.
La saupe ne vit pas dans un aquarium isolé.
Elle dépend d’un environnement soumis à de nombreuses pressions: modification des fonds, dégradation des herbiers, changement de la température de l’eau, activités humaines et pression de pêche.
Chez une espèce qui se nourrit principalement de végétation marine à l’âge adulte, la disponibilité de cette ressource est particulièrement importante.
La disparition ou la dégradation des habitats végétalisés peut donc modifier les conditions dans lesquelles les saupes se nourrissent et se développent.
C’est pourquoi il serait difficile de dissocier complètement l’évolution de la saupe de celle des écosystèmes côtiers dans lesquels elle évolue.
Ce que nous savons… et ce qu’il reste à mesurer
Aujourd’hui, plusieurs éléments sont bien établis.
La saupe est une espèce côtière largement présente en Méditerranée.
En Tunisie, elle fréquente différents secteurs du littoral et entretient un lien étroit avec les habitats végétalisés.
Elle peut atteindre environ 50 cm, même si les individus sont généralement plus petits.
Sa reproduction a été étudiée dans certaines régions tunisiennes, notamment dans le golfe de Tunis, où une activité reproductive a été observée principalement en novembre et décembre.
Son âge et sa taille de maturité ont également fait l’objet de travaux scientifiques, mais ces paramètres peuvent varier selon les populations.
En revanche, l’évolution précise de l’ensemble de la population tunisienne sur plusieurs décennies reste beaucoup plus difficile à établir, faute d’une série nationale détaillée et continue spécifiquement consacrée à cette espèce.
C’est précisément là que se trouve l’un des principaux enjeux.
Mieux connaître la «chelba» pour mieux connaître notre mer
La saupe est un poisson ordinaire en apparence.
Mais son étude permet de poser des questions extraordinaires sur le fonctionnement de nos côtes.
Où trouve-t-on les plus fortes concentrations ?
Les individus capturés sont-ils majoritairement jeunes ou adultes ?
Quelle est leur taille moyenne ?
À quel âge atteignent-ils la maturité ?
Les périodes de reproduction évoluent-elles avec les changements environnementaux ?
Et surtout, observe-t-on les mêmes tendances dans le golfe de Tunis, le Sahel et le golfe de Gabès ?
Répondre précisément à ces questions nécessiterait un suivi régulier associant scientifiques, gestionnaires et pêcheurs.
La saupe pourrait alors devenir davantage qu’une espèce consommée ou observée dans les filets.
Elle pourrait constituer un véritable objet de suivi de l’état de nos zones côtières.
Pour AgroHealth
Le premier article nous avait conduits de la «chelba» vers la posidonie.
Ce deuxième volet nous conduit du poisson vers son cycle de vie.
Nous savons désormais mieux où elle vit, où elle se reproduit, quelle taille elle peut atteindre, quand elle devient mature et pourquoi l’évolution de ses populations reste difficile à mesurer avec précision à l’échelle de toute la Tunisie.
Mais une question demeure.
Une question plus large, qui dépasse largement le cas de la saupe.
La mer tunisienne possède-t-elle encore les conditions nécessaires pour renouveler naturellement ses ressources ?
À suivre…
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