Agriculture tunisienne: la relève est-elle en train de disparaître ?
Par AgroHealth – Le vieillissement des exploitants agricoles, le faible
renouvellement générationnel et les difficultés d’accès à la terre et au financement posent une question stratégique: qui produira l’alimentation des Tunisiens demain? Alors que l’agriculture reste un pilier de l’économie et de la sécurité alimentaire, la Tunisie doit désormais relever un autre défi: transmettre ses exploitations à une nouvelle génération.
La question est moins visible que celle de l’eau, du climat ou des importations.
Elle pourrait pourtant devenir tout aussi déterminante.
Une agriculture peut manquer de ressources naturelles, mais elle peut aussi manquer d’hommes et de femmes pour la faire vivre.
En Tunisie, le vieillissement des exploitants agricoles est documenté depuis plusieurs décennies et le renouvellement générationnel reste une préoccupation majeure.
Une agriculture qui vieillit
Les dernières données nationales détaillées sur l’âge des chefs d’exploitation remontent au recensement agricole de 2004.
Elles dessinaient déjà une situation préoccupante: 43 % des exploitants avaient plus de 60 ans, et cette catégorie détenait environ 46 % de la superficie agricole totale.
À l’inverse, les jeunes de moins de 40 ans ne représentaient qu’une faible proportion des chefs d’exploitation.
Ces chiffres ne doivent pas être présentés comme une photographie de 2026: ils
sont anciens.
Mais leur intérêt est précisément de montrer que le vieillissement de la population agricole n’est pas un phénomène récent.
Et l’absence d’un nouveau recensement agricole national permettant de mesurer
précisément l’évolution de cette structure constitue aujourd’hui une lacune
statistique.
Le problème dépasse donc l’âge des agriculteurs. Il concerne la transmission des exploitations, la capacité des familles à assurer une succession et, plus
largement, l’attractivité du métier agricole auprès des nouvelles générations.
Le paradoxe de la main-d’œuvre
La situation de l’emploi donne une autre indication. Selon les dernières
statistiques de l’Institut national de la statistique, 581 600 personnes étaient occupées dans l’agriculture et la pêche au deuxième trimestre 2026, contre 569 700 au premier trimestre.
L’agriculture représentait ainsi environ 16 % de l’emploi occupé total recensé par l’INS à cette période.
Le secteur continue donc de faire travailler plusieurs centaines de milliers de personnes.
Mais cela ne signifie pas nécessairement qu’il attire suffisamment de jeunes vers des emplois agricoles stables et vers la gestion des exploitations.
C’est là que se trouve l’un des paradoxes tunisiens: l’agriculture reste un important réservoir d’emplois alors que le métier d’agriculteur peine à apparaître comme une perspective professionnelle attractive pour une partie de la jeunesse.
Pénibilité du travail, revenus soumis aux fluctuations des prix et des récoltes,
difficulté d’accès au financement, faiblesse de certaines infrastructures
rurales et incertitude face au changement climatique constituent autant de
facteurs qui peuvent décourager une installation.
La terre: le premier obstacle à l’installation
Pour un jeune qui souhaite devenir agriculteur, la première question est souvent simple: où trouver une terre ?
La transmission familiale constitue une voie naturelle, mais elle se heurte au morcellement des exploitations et aux situations foncières parfois complexes.
L’accès à une exploitation économiquement viable devient alors difficile pour ceux qui ne disposent pas d’un patrimoine familial.
Le problème foncier reste suffisamment important pour que l’État fasse aujourd’hui de la mobilisation des terres domaniales un levier de développement agricole.
Le programme 2026 prévoit notamment la mise à disposition et la location de
parcelles agricoles domaniales au profit, entre autres, des jeunes agriculteurs.
Un exemple concret illustre cette orientation: en mars 2026, 91 hectares de
terres agricoles récupérées à Bizerte ont été attribués à neuf bénéficiaires,
dans le cadre de la politique de valorisation des terres domaniales et de
soutien aux jeunes agriculteurs.
Ces opérations restent ponctuelles, mais elles montrent que la question de l’accès à la terre commence à être traitée comme un élément de la politique de
renouvellement agricole.
Devenir agriculteur, mais avec quel financement?
L’accès au foncier n’est cependant que la première étape. Il faut ensuite financer les équipements, les semences, les intrants, la mécanisation, l’élevage ou encore la transformation.
En avril 2026, le ministère de l’Agriculture et la Banque tunisienne de solidarité
ont signé un accord prévoyant 10 millions de dinars de financement sous forme
de crédits saisonniers destinés aux petits agriculteurs.
Parallèlement, l’APIA et la FAO ont développé des dispositifs spécifiquement orientés vers les jeunes agri entrepreneurs.
Le pôle Agri-Accélérateur de Kébili, par exemple, accompagne des jeunes porteurs de projets dans les filières des dattes et des camélidés, avec sélection, accompagnement et appui aux projets.
Ces initiatives sont importantes parce qu’elles déplacent progressivement l’image du jeune agriculteur: il ne s’agit plus seulement du fils qui reprend la ferme familiale, mais aussi d’un entrepreneur agricole capable d’innover, de transformer et de créer de la valeur.
La relève ne doit plus être seulement familiale
C’est probablement là que se situe le véritable changement de modèle.
Pendant longtemps, la transmission agricole reposait principalement sur la famille: le fils reprenait la terre du père, perpétuant une activité et un savoir-faire.
Or ce mécanisme ne peut plus être considéré comme automatique.
Les jeunes générations ont d’autres possibilités professionnelles.
Elles sont également plus mobiles et plus sensibles aux conditions de travail, au niveau de revenu et aux perspectives d’évolution.
La solution ne consiste donc pas simplement à demander aux jeunes de «revenir à la terre».
Il faut rendre l’agriculture économiquement viable, technologiquement moderne et socialement attractive.
Un jeune agriculteur doit pouvoir se considérer comme un chef d’entreprise:
produire, mais aussi transformer, commercialiser, exporter, utiliser les données, mécaniser son exploitation et maîtriser ses coûts.
L’agriculture de demain aura besoin d’une nouvelle
génération
La bonne nouvelle est que des instruments existent déjà.
L’État mobilise des terres domaniales, l’APIA accompagne les porteurs de projets, des mécanismes de financement ciblent les petits agriculteurs et les jeunes entrepreneurs agricoles bénéficient de programmes d’accompagnement.
Mais ces initiatives doivent désormais s’inscrire dans une véritable politique
nationale du renouvellement des générations agricoles.
Cela suppose de mieux connaître la réalité démographique du secteur grâce à des données agricoles actualisées.
Il faut ensuite faciliter l’accès des jeunes au foncier, au crédit, à la formation et aux équipements.
Il faut également développer les services agricoles, la mécanisation et le numérique pour réduire la pénibilité du travail.
Enfin, il faut changer le regard porté sur le métier.
Car la question n’est finalement pas seulement de savoir combien d’agriculteurs la Tunisie compte aujourd’hui.
Elle est de savoir combien de jeunes seront prêts à devenir agriculteurs demain.
La Tunisie a longtemps considéré la terre comme un patrimoine à transmettre.
Elle doit désormais la considérer aussi comme une entreprise à transmettre, à
moderniser et à rendre attractive.
La souveraineté alimentaire ne se construira pas uniquement avec des hectares, des barrages ou des machines.
Elle aura besoin d’une génération capable de prendre la relève.
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