Passer au contenu principal

Agrohealth Tunisie

Edit Template


La poire en Tunisie: un patrimoine variétal menacé entre feu bactérien et stress hydrique

De la poire Williams aux anciennes Meski, le poirier tunisien raconte une histoire faite de diversité variétale, de savoir-faire paysan et, depuis une dizaine d’années, de profondes difficultés. Entre raréfaction de l’eau, vieillissement des vergers et surtout propagation du feu bactérien, une partie importante de ce patrimoine fruitier a disparu. Pourtant, les ressources génétiques encore présentes en Tunisie constituent un patrimoine qu’il devient urgent de préserver.

Un fruit anciennement bien implanté en Tunisie

Le poirier (Pyrus communis L.) occupe une place particulière parmi les espèces fruitières cultivées en Tunisie. Contrairement à certaines productions fruitières qui se sont développées autour de quelques variétés commerciales dominantes, le poirier tunisien possède une histoire variétale beaucoup plus riche, notamment grâce à l’existence de nombreux cultivars locaux conservés dans les anciens vergers.

 

Les principales zones de production se situent notamment dans le nord et le centre du pays. Les travaux réalisés par des chercheurs de l’Institut national de la recherche agronomique de Tunisie ont porté sur les principales régions productrices et ont couvert environ 95% des superficies consacrées au poirier lors des prospections menées entre 2015 et 2019.

 

La région de la Manouba apparaît notamment comme une zone importante de production commerciale. Le Sahel tunisien constitue, quant à lui, un territoire particulièrement intéressant pour l’étude du patrimoine variétal traditionnel.

 

Une prospection réalisée dans les gouvernorats de Sousse, Monastir et Mahdia a ainsi recensé 3 764 poiriers répartis dans 33 vergers.

 

Cette ancienne prospection montre également que le poirier représentait alors une composante importante des vergers étudiés, avec 31,09 % des arbres fruitiers recensés dans l’échantillon.

Une richesse variétale beaucoup plus importante qu’il n’y paraît

Lorsqu’on parle des variétés de poires cultivées en Tunisie, les noms de Williams, Alexandrine, Meski et Ambri reviennent souvent. Pourtant, la réalité est beaucoup plus riche.

 

Une étude publiée en 2021 a recensé 16 cultivars de poirier dans les principales zones productrices étudiées, dont 10 cultivars européens et 6 cultivars locaux. Les variétés Williams et Alexandrine figuraient parmi les principales variétés commerciales.

 

Du côté des cultivars locaux, les chercheurs ont identifié notamment Meski Ahrach, Meski Bouguedma, Ambri, Radsi, Fayali et Sahli. Ces variétés locales sont principalement présentes dans la bande côtière allant du nord vers le centre du pays.

 

Les variétés introduites comprennent notamment Williams, Alexandrine, Dr Jules Guyot, Général Leclerc, Passe Crassane, Packham’s Triumph, Wilder, Belle de Juin, Carmen et Conférence. Certaines sont cultivées comme variétés commerciales, tandis que d’autres jouent notamment un rôle de pollinisateurs dans les vergers.

 

Cette diversité est encore plus importante lorsqu’on remonte aux anciennes prospections du patrimoine local.

 

Le Sahel, véritable réservoir de poiriers traditionnels

Une étude consacrée au poirier local dans le Sahel tunisien a identifié 16 dénominations locales différentes. Il s’agit notamment de Meski Bou Guedma, Meski Ahrach, Meski Artab, Meski, Ambri 1, Ambri 2, Arbi, Chemi, Fayouni, Mekkaoui, Mostfi, Nahli, Tounsi, Turki, Moknine 1 et Sidi Bou Ali 3.

 

Cette diversité témoigne de l’existence d’un patrimoine fruitier local construit au fil des générations.

 

Toutes ces dénominations ne correspondent toutefois pas nécessairement à des variétés génétiquement totalement distinctes. C’est une nuance essentielle lorsqu’on cherche à établir le nombre exact de variétés de poires présentes en Tunisie.

 

Les agriculteurs peuvent utiliser plusieurs noms pour des types proches ou, inversement, une même dénomination peut recouvrir plusieurs formes locales.

 

La Meski Bou Guedma apparaît comme l’un des cultivars les plus importants de cette collection traditionnelle. Dans la prospection réalisée au Sahel, elle représentait à elle seule 44,16 % des poiriers recensés.

 

La Meski Ahrach représentait également une proportion importante, tandis que d’autres cultivars comme Fayouni, Mekkaoui, Tounsi, Meski ou Ambri 2 étaient devenus beaucoup plus rares.

 

Cette situation montre que la diversité variétale tunisienne ne se résume pas aux variétés commerciales visibles sur les marchés. Elle se trouve aussi dans les vieux vergers, parfois constitués d’arbres âgés, qui constituent de véritables réservoirs de diversité génétique.

 

Williams et Alexandrine, les grandes variétés commerciales

Parmi les variétés introduites, Williams occupe une place importante dans la production tunisienne. Alexandrine est également largement représentée dans les vergers commerciaux.

 

Les autres variétés introduites comprennent notamment Dr Jules Guyot, Général Leclerc, Passe Crassane et Packham’s Triumph, souvent utilisées également pour assurer la pollinisation.

 

Certaines variétés comme Wilder, Belle de Juin et Carmen ont été signalées dans quelques vergers de la Manouba. Cette répartition montre que la gamme variétale commerciale existe bien en Tunisie, mais qu’elle reste relativement concentrée géographiquement.

 

Le choix d’une variété ne dépend toutefois pas uniquement de ses qualités commerciales. Il doit également tenir compte de son adaptation au climat, de ses besoins en froid, de sa période de floraison, de sa période de maturation et surtout de sa sensibilité aux maladies.

 

C’est précisément sur ce dernier point que l’histoire récente du poirier tunisien a basculé.

2013, le tournant du feu bactérien

Pendant longtemps, le poirier tunisien était considéré comme relativement épargné par le feu bactérien. À partir de 2013, une importante mortalité des poiriers a toutefois été observée, poussant les chercheurs à étudier l’origine et l’ampleur du phénomène.

 

Le feu bactérien est une maladie bactérienne particulièrement dangereuse pour les arbres fruitiers de la famille des Rosacées. Elle peut toucher les fleurs, les jeunes pousses, les fruits et les branches, provoquant rapidement leur dessèchement et, dans les cas graves, la mort de l’arbre.

 

Une étude consacrée à l’état sanitaire du poirier dans le nord de la Tunisie montre l’ampleur de la crise. La production annuelle est passée d’environ 60 000 tonnes en 2011 à moins de 20 000 tonnes en 2016. Dans le même temps, les superficies cultivées sont passées d’environ 8 400 hectares à 3 260 hectares.

 

Les travaux publiés en 2021 ont confirmé l’importance de cette crise et estiment que l’épisode de feu bactérien avait entraîné la perte d’environ 65 % des superficies consacrées au poirier.

Toutes les variétés ne réagissent pas de la même manière

L’une des principales leçons de cette crise est que la sensibilité au feu bactérien varie selon les cultivars et les conditions météorologiques.

 

Les chercheurs ont observé une forte sensibilité chez plusieurs variétés étrangères. Alexandrine s’est notamment révélée particulièrement vulnérable, avec des taux de mortalité pouvant atteindre 100 % dans les conditions étudiées.

 

D’autres variétés comme Général Leclerc, Passe Crassane et Packham’s Triumph ont également montré une forte sensibilité.

 

À l’inverse, certaines variétés locales semblent présenter une meilleure capacité d’adaptation. Les cultivars Meski Ahrach, Meski Bouguedma, Ambri, Radsi et Fayali ont montré des niveaux de tolérance appréciables dans les observations rapportées par les chercheurs.

 

La floraison joue également un rôle. Les variétés locales à floraison précoce et relativement courte peuvent, dans certaines conditions, échapper en partie aux périodes les plus favorables au développement de la maladie.

 

La Meski Ahrach, par exemple, a montré un comportement intéressant dans les observations réalisées.

 

Cela ne signifie pas que ces cultivars sont totalement résistants. Les chercheurs soulignent au contraire que tous les génotypes étudiés peuvent être sensibles au feu bactérien, avec des niveaux de sensibilité variables selon la variété et les conditions climatiques.

Quand l’eau devient aussi un facteur de fragilité

Le feu bactérien n’est toutefois pas le seul défi auquel le poirier tunisien est confronté.

La disponibilité de l’eau constitue également une contrainte importante. La prospection réalisée dans le Sahel avait déjà mis en évidence les difficultés d’irrigation de nombreux vergers.

 

Certains étaient privés d’irrigation, tandis que d’autres dépendaient de citernes pour assurer leurs besoins en eau. La sécheresse avait notamment contribué à la disparition de plusieurs vergers dans certaines zones.

 

Pour une culture pérenne comme le poirier, la question est particulièrement sensible. Un arbre fruitier ne peut pas être remplacé du jour au lendemain. La disparition d’un vieux verger signifie aussi la disparition d’un matériel végétal parfois difficile, voire impossible, à retrouver.

 

Dans ce contexte, le stress hydrique ne représente donc pas seulement une menace pour les rendements d’une campagne. Il peut également accélérer l’abandon des vergers traditionnels et contribuer à l’érosion du patrimoine génétique fruitier tunisien.

 

Préserver la poire tunisienne, au-delà de la production

La question du poirier en Tunisie dépasse ainsi largement celle du rendement ou du prix du kilogramme.

 

Derrière chaque cultivar local se trouvent une histoire, une adaptation au milieu et des générations de sélection paysanne. Les variétés traditionnelles peuvent également constituer une ressource précieuse pour l’avenir, notamment dans un contexte de changement climatique et de pression croissante des maladies.

 

Les chercheurs recommandent d’ailleurs une conservation ex situ des ressources génétiques du poirier afin de faciliter l’accès des producteurs à du matériel végétal sain. Ils soulignent également l’intérêt de rechercher des associations variétales et des porte-greffes permettant une meilleure tolérance au feu bactérien.

 

Cette conservation doit aller de pair avec une meilleure connaissance des vergers traditionnels encore existants.

 

Le nombre exact de «variétés» de poires tunisiennes ne peut donc pas être réduit à un seul chiffre. Une étude récente a recensé 16 cultivars dans les principales zones étudiées, alors qu’une prospection du Sahel avait identifié 16 dénominations locales supplémentaires.

 

Cette différence s’explique notamment par les périodes d’étude, les zones prospectées, les synonymies et la distinction entre dénomination locale, cultivar et génotype.

Une diversité à sauver avant qu’elle ne disparaisse

La poire tunisienne se trouve aujourd’hui à la croisée de deux enjeux. Le premier est économique: maintenir une production fruitière capable de répondre à la demande du marché. Le second est patrimonial: préserver des variétés locales qui constituent une partie de la biodiversité agricole du pays.

 

La crise du feu bactérien a montré le coût que peut représenter une dépendance excessive à certaines variétés sensibles. Le stress hydrique rappelle, de son côté, que les vergers de demain devront être pensés avec les ressources réellement disponibles.

 

Dans cette perspective, les anciennes variétés tunisiennes comme Meski Bouguedma, Meski Ahrach, Ambri, Fayali, Radsi et Sahli ne doivent pas être considérées comme de simples témoins du passé. Elles peuvent représenter une ressource pour l’avenir.

 

Préserver un poirier ancien, identifier précisément son patrimoine génétique et conserver du matériel végétal sain, c’est finalement préserver bien plus qu’un arbre.

 

C’est conserver une partie de l’histoire agricole tunisienne et donner aux générations futures la possibilité de choisir, dans leur propre patrimoine, les réponses aux défis climatiques et sanitaires qui se présentent déjà.

 

La poire tunisienne n’a donc pas seulement besoin de nouveaux vergers. Elle a besoin que l’on protège ceux qui racontent encore son histoire.

Sources
  • Trad, M. & Mselmi Taoueb, S. (2021). A critical review of pear genetic resources in Tunisia after the fire blight outbreak: risk assessment and geographic limits. Euro-Mediterranean Journal for Environmental Integration, 6, 50.

  • Gaaliche, B., Chehimi, S., Dardouri, S. & Hajlaoui, M. R. (2017). Health status of the pear tree following the establishment of Fire blight in Northern Tunisia. International Journal of Fruit Science, 17, 85–98.

  • Brini, W. & Mars, M. (2008). Prospection du poirier local (Pyrus communis L.) au centre-est (Sahel) de la Tunisie. Plant Genetic Resources Newsletter, 153, 55–60.


Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *