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L’alfa tunisien: une richesse de la steppe entre crise et renaissance
De la terre de Kasserine aux feuilles de papier, l’alfa raconte une histoire où se croisent environnement, économie, industrie et mémoire rurale. Aujourd’hui fragilisée par la dégradation des steppes et les difficultés de sa filière industrielle, cette plante emblématique pourrait pourtant trouver une nouvelle place dans l’économie verte.
Dans les paysages arides du Centre-Ouest tunisien, l’alfa pousse souvent dans le silence. Ses touffes vert-gris s’étendent sur les terres sèches de Kasserine, de Sidi Bouzid, de Gafsa et de Kairouan. Pour celui qui traverse ces territoires, elle peut sembler n’être qu’une herbe parmi d’autres.
Pourtant, derrière cette plante discrète se cache une véritable histoire économique et sociale.
L’alfa, ou Stipa tenacissima L., est à la fois une composante essentielle des steppes tunisiennes, une matière première industrielle et une source de revenus pour des milliers de familles rurales. Elle a donné naissance à une filière qui relie directement la steppe à l’industrie du papier.
Mais cette histoire est aujourd’hui à un tournant.
Une plante adaptée à l’extrême
L’alfa est une graminée vivace caractéristique des régions arides et semi-arides du bassin méditerranéen. Ses feuilles étroites et fibreuses peuvent atteindre près d’un mètre de longueur. Cette morphologie, associée à sa capacité à vivre dans des milieux secs, lui permet de résister à des conditions auxquelles beaucoup d’autres plantes ne pourraient pas s’adapter.
En Tunisie, les steppes d’alfa constituent l’un des paysages végétaux caractéristiques des régions les plus sèches. Elles ne sont toutefois pas de simples étendues de végétation: elles abritent une diversité floristique et participent au fonctionnement des écosystèmes steppiques.
Des travaux réalisés sur dix sites tunisiens ont montré que les steppes à alfa sont soumises à une dégradation continue, avec une diminution de la couverture végétale et de la biodiversité dans les milieux les plus dégradés. Le surpâturage et l’aridification figurent notamment parmi les facteurs associés à cette fragilisation.
L’alfa joue ainsi un rôle qui dépasse largement sa valeur économique: préserver ses peuplements, c’est aussi préserver les sols et les équilibres écologiques des steppes.
De la plante sauvage à une filière industrielle
L’histoire industrielle de l’alfa tunisien est intimement liée à Kasserine.
La Société nationale de cellulose et de papier alfa (SNCPA) trouve son origine dans les anciennes structures industrielles créées pour transformer l’alfa en pâte à papier.
La société publique actuelle a été créée en 1980 par la fusion de la Société nationale tunisienne de cellulose, créée en 1956, et de la Société tunisienne de papier alfa, créée en 1968. Elle constitue aujourd’hui un important pôle industriel du Centre-Ouest tunisien.
La filière commence cependant bien avant l’entrée de l’alfa dans l’usine.
La SNCPA indique qu’elle collecte en moyenne environ 40 000 tonnes d’alfa par an, auprès de collecteurs répartis principalement dans quatre gouvernorats: Kasserine, Sidi Bouzid, Gafsa et Kairouan.
Cette collecte s’appuie sur 75 centres d’achat et concerne environ 6 000 familles. Le transport et les opérations liées à la préparation de la plante font également intervenir près d’un millier de personnes.
Derrière chaque tonne récoltée, il y a donc des familles, des travailleurs et tout un réseau économique rural.
C’est ce qui donne à l’alfa une dimension profondément humaine.
Quand la steppe devient du papier
Une fois récoltée, séchée et pressée, la plante rejoint l’usine où ses fibres sont transformées en pâte.
Cette fibre possède des caractéristiques particulières qui expliquent son intérêt pour l’industrie papetière. Sa composition et ses propriétés mécaniques lui confèrent une valeur importante pour la fabrication de certaines catégories de papier.
Des travaux scientifiques menés en Tunisie ont montré que les propriétés des fibres varient notamment selon la saison, le site et le stade biologique de la plante.
La SNCPA indique pour sa part une capacité moyenne de production d’environ 12 000 tonnes de pâte d’alfa par an, destinée entièrement à l’exportation vers l’Europe, l’Asie et les États-Unis.
La pâte d’alfa est notamment appréciée pour ses propriétés mécaniques, optiques et pour sa capacité à absorber l’encre. Elle peut entrer dans la fabrication de papiers de qualité, de papiers filtres ou encore de certains papiers techniques.
La même entreprise annonce une capacité de production d’environ 25 000 tonnes de papier d’écriture et d’impression par an, avec plusieurs catégories de papiers blancs et colorés.
Ainsi, une plante qui pousse dans une steppe sèche peut se retrouver, quelques jours plus tard, transformée en matière première industrielle.
Mais la ressource naturelle s’épuise
Cette filière repose toutefois sur un équilibre fragile: l’industrie a besoin de l’alfa, tandis que l’alfa a besoin d’un écosystème capable de se régénérer.
Or, cet équilibre est soumis à de fortes pressions.
La sécheresse et la variabilité climatique affectent les écosystèmes steppiques. Une étude consacrée à l’impact du changement climatique sur la distribution de Stipa tenacissima en Tunisie prévoit une diminution importante des habitats climatiquement favorables à l’espèce dans les scénarios étudiés.
À cela s’ajoutent les pressions humaines: surpâturage, dégradation des parcours, interventions sur les sols et autres perturbations.
Une étude publiée en 2026, consacrée à des peuplements d’alfa de Kasserine, Sidi Bouzid et Sfax, confirme que les perturbations humaines et la variabilité climatique influencent fortement le fonctionnement physiologique et écologique de la plante.
Le problème n’est donc pas seulement de savoir combien d’alfa on peut récolter, mais surtout combien la steppe peut supporter sans perdre sa capacité de régénération.
Récolter l’alfa: une question de calendrier et de méthode
La récolte elle-même mérite une attention particulière.
L’alfa n’a pas les mêmes caractéristiques tout au long de l’année. Des recherches menées dans la région de Kasserine ont montré que la longueur, la largeur et la finesse des fibres évoluent selon la saison et le niveau de la feuille.
Les chercheurs soulignent que ces résultats peuvent contribuer à établir des programmes de récolte mieux adaptés à la biologie de la plante.
Une autre étude menée à Sbeïtla, dans le gouvernorat de Kasserine, a également mis en évidence des variations saisonnières importantes des propriétés chimiques, physiques et mécaniques des fibres.
Les auteurs ont identifié l’été comme une période particulièrement favorable à la récolte du point de vue des propriétés étudiées, tout en plaidant pour une exploitation durable de la ressource.
Ces travaux montrent une chose essentielle: la modernisation de la filière ne passe pas uniquement par l’usine.
Elle doit aussi commencer dans la steppe, avec de meilleures connaissances sur la plante, des pratiques de récolte adaptées et une gestion qui permette aux peuplements de se renouveler.
De la plante sauvage à une filière industrielle
L’histoire industrielle de l’alfa tunisien est intimement liée à Kasserine.
La Société nationale de cellulose et de papier alfa (SNCPA) trouve son origine dans les anciennes structures industrielles créées pour transformer l’alfa en pâte à papier.
La société publique actuelle a été créée en 1980 par la fusion de la Société nationale tunisienne de cellulose, créée en 1956, et de la Société tunisienne de papier alfa, créée en 1968. Elle constitue aujourd’hui un important pôle industriel du Centre-Ouest tunisien.
La filière commence cependant bien avant l’entrée de l’alfa dans l’usine.
La SNCPA indique qu’elle collecte en moyenne environ 40 000 tonnes d’alfa par an, auprès de collecteurs répartis principalement dans quatre gouvernorats: Kasserine, Sidi Bouzid, Gafsa et Kairouan.
Cette collecte s’appuie sur 75 centres d’achat et concerne environ 6 000 familles. Le transport et les opérations liées à la préparation de la plante font également intervenir près d’un millier de personnes.
Derrière chaque tonne récoltée, il y a donc des familles, des travailleurs et tout un réseau économique rural.
C’est ce qui donne à l’alfa une dimension profondément humaine.
Quand la steppe devient du papier
Une fois récoltée, séchée et pressée, la plante rejoint l’usine où ses fibres sont transformées en pâte.
Cette fibre possède des caractéristiques particulières qui expliquent son intérêt pour l’industrie papetière. Sa composition et ses propriétés mécaniques lui confèrent une valeur importante pour la fabrication de certaines catégories de papier.
Des travaux scientifiques menés en Tunisie ont montré que les propriétés des fibres varient notamment selon la saison, le site et le stade biologique de la plante.
La SNCPA indique pour sa part une capacité moyenne de production d’environ 12 000 tonnes de pâte d’alfa par an, destinée entièrement à l’exportation vers l’Europe, l’Asie et les États-Unis.
La pâte d’alfa est notamment appréciée pour ses propriétés mécaniques, optiques et pour sa capacité à absorber l’encre. Elle peut entrer dans la fabrication de papiers de qualité, de papiers filtres ou encore de certains papiers techniques.
La même entreprise annonce une capacité de production d’environ 25 000 tonnes de papier d’écriture et d’impression par an, avec plusieurs catégories de papiers blancs et colorés.
Ainsi, une plante qui pousse dans une steppe sèche peut se retrouver, quelques jours plus tard, transformée en matière première industrielle.
Mais la ressource naturelle s’épuise
Cette filière repose toutefois sur un équilibre fragile: l’industrie a besoin de l’alfa, tandis que l’alfa a besoin d’un écosystème capable de se régénérer.
Or, cet équilibre est soumis à de fortes pressions.
La sécheresse et la variabilité climatique affectent les écosystèmes steppiques. Une étude consacrée à l’impact du changement climatique sur la distribution de Stipa tenacissima en Tunisie prévoit une diminution importante des habitats climatiquement favorables à l’espèce dans les scénarios étudiés.
À cela s’ajoutent les pressions humaines: surpâturage, dégradation des parcours, interventions sur les sols et autres perturbations.
Une étude publiée en 2026, consacrée à des peuplements d’alfa de Kasserine, Sidi Bouzid et Sfax, confirme que les perturbations humaines et la variabilité climatique influencent fortement le fonctionnement physiologique et écologique de la plante.
Le problème n’est donc pas seulement de savoir combien d’alfa on peut récolter, mais surtout combien la steppe peut supporter sans perdre sa capacité de régénération.
Récolter l’alfa: une question de calendrier et de méthode
La récolte elle-même mérite une attention particulière.
L’alfa n’a pas les mêmes caractéristiques tout au long de l’année. Des recherches menées dans la région de Kasserine ont montré que la longueur, la largeur et la finesse des fibres évoluent selon la saison et le niveau de la feuille.
Les chercheurs soulignent que ces résultats peuvent contribuer à établir des programmes de récolte mieux adaptés à la biologie de la plante.
Une autre étude menée à Sbeïtla, dans le gouvernorat de Kasserine, a également mis en évidence des variations saisonnières importantes des propriétés chimiques, physiques et mécaniques des fibres.
Les auteurs ont identifié l’été comme une période particulièrement favorable à la récolte du point de vue des propriétés étudiées, tout en plaidant pour une exploitation durable de la ressource.
Ces travaux montrent une chose essentielle: la modernisation de la filière ne passe pas uniquement par l’usine.
Elle doit aussi commencer dans la steppe, avec de meilleures connaissances sur la plante, des pratiques de récolte adaptées et une gestion qui permette aux peuplements de se renouveler.
Une industrie prise dans une crise plus large
À la fragilité écologique s’est ajoutée une fragilité industrielle.
Pendant plusieurs années, la SNCPA a connu d’importantes difficultés financières et techniques, avec des périodes de ralentissement ou d’arrêt de certaines unités de production.
Ces difficultés ont également eu des répercussions sur la capacité de l’entreprise à répondre régulièrement à certaines demandes du marché.
En août 2025, une amélioration était toutefois signalée: selon Tunisie Telegraph, des équipements essentiels qui étaient restés hors service ont été remis en fonctionnement et l’entreprise avait annoncé avoir achevé la production du papier destiné aux livres scolaires, après avoir rencontré pendant plusieurs années des difficultés à fournir les quantités demandées dans les délais.
Cette reprise ne signifie pas pour autant que tous les problèmes sont résolus.
Les difficultés financières, le vieillissement des équipements et la nécessité d’investir restent au cœur de l’avenir de l’entreprise.
Et cet avenir dépasse largement les murs de l’usine.
Quand la crise industrielle devient une crise sociale
À Kasserine et dans les autres gouvernorats concernés, l’alfa constitue une activité qui fait vivre tout un réseau de personnes.
La SNCPA estime que sa filière de collecte concerne environ 6 000 familles et qu’elle fournit directement et indirectement plusieurs milliers d’emplois et de revenus dans les régions de l’Ouest et du Centre-Ouest.
Lorsque l’usine ralentit, ce ne sont donc pas uniquement les indicateurs d’une entreprise publique qui se dégradent.
C’est toute une chaîne qui est touchée :
la plante → le collecteur → le transporteur → le centre de collecte → l’usine → les travailleurs → les familles.
C’est peut-être là que se trouve la dimension la plus humaine de la crise de l’alfa.
Une renaissance est-elle possible?
La question n’est désormais plus seulement de savoir comment maintenir l’ancien modèle, mais comment construire une nouvelle filière alfa, plus durable, plus moderne et davantage créatrice de valeur.
Un signal important est venu du gouvernement tunisien.
Dans le cadre du programme de restructuration de la SNCPA, le Conseil des ministres a approuvé un dispositif prévoyant notamment une garantie de l’État pour permettre à l’entreprise d’obtenir un financement à long terme destiné à investir dans ses unités de production, augmenter ses capacités et réduire ses coûts.
Le programme prévoit également un travail conjoint avec le ministère de l’Agriculture pour préserver l’alfa, lutter contre son exploitation anarchique et améliorer les méthodes de collecte et de valorisation. Il prévoit par ailleurs la restructuration et le rééchelonnement des dettes de l’entreprise ainsi que l’amélioration de sa gouvernance.
Cette orientation est importante car elle reconnaît enfin que la crise industrielle et la crise écologique sont liées.
On ne peut pas sauver l’usine sans préserver la matière première.
Et on ne peut pas préserver l’alfa sans donner une véritable valeur économique à la ressource et aux personnes qui la récoltent.
Au-delà du papier: imaginer une nouvelle vie pour l’alfa
L’avenir de l’alfa pourrait également dépasser la seule production de pâte et de papier.
Ses fibres naturelles intéressent aujourd’hui la recherche pour différentes applications liées aux matériaux biosourcés et aux composites. Leur richesse en cellulose et leurs propriétés mécaniques ouvrent des perspectives pour des matériaux à plus faible empreinte environnementale.
Cette évolution pourrait permettre à la Tunisie de regarder son alfa autrement: non plus uniquement comme une matière première destinée à une industrie historique, mais comme une ressource végétale susceptible d’alimenter une économie circulaire.
Cela pourrait concerner la fabrication de matériaux composites, certains emballages, des produits biosourcés ou encore des applications artisanales à plus forte valeur ajoutée.
L’artisanat lui-même mérite d’ailleurs d’être replacé au cœur de cette réflexion. Paniers, nattes, objets décoratifs et produits de vannerie rappellent qu’avant d’être une matière industrielle, l’alfa était déjà une matière de la vie quotidienne.
Sauver l’alfa, c’est préserver plus qu’une plante
L’histoire de l’alfa tunisien est finalement celle d’un paradoxe.
Une plante capable de survivre dans des conditions difficiles est devenue une ressource industrielle stratégique.
Mais cette même ressource est aujourd’hui fragilisée par la dégradation des écosystèmes, les changements climatiques et les difficultés économiques de la filière.
La solution ne réside donc ni dans l’abandon de l’exploitation, ni dans une exploitation toujours plus intensive.
Elle se trouve probablement dans un équilibre: protéger la steppe tout en valorisant mieux ce qu’elle produit.
Cela signifie améliorer la connaissance scientifique de la plante, organiser la récolte, lutter contre les pratiques qui dégradent les parcours, moderniser les équipements industriels, améliorer la gouvernance de la filière et surtout mieux rémunérer la valeur créée à chaque étape.
Car derrière les feuilles sèches qui ondulent dans le vent de Kasserine, il y a une histoire qui mérite d’être préservée.
Une histoire de terre, de travail et d’industrie.
Et peut-être, demain, une histoire de transition écologique.
L’alfa n’est pas seulement une plante de la steppe tunisienne. C’est une ressource, un patrimoine et une possibilité d’avenir.
Sources
- SNCPA — Société nationale de cellulose et de papier alfa: données sur la plante, la collecte, les familles concernées, les centres d’achat, la pâte d’alfa et les capacités industrielles.
- Présidence du Gouvernement tunisien: programme de restructuration de la SNCPA, investissements, réduction des dettes, amélioration de la gouvernance et protection de l’alfa.
- Belkhir et al., Industrial Crops and Products: propriétés morphologiques et saisonnières des fibres d’alfa en Tunisie.
- Scientia Horticulturae, 2024: étude sur les variations saisonnières des fibres d’alfa à Sbeïtla.
- Journal of Arid Land, 2026: effets des perturbations et de la variabilité climatique sur Stipa tenacissima dans plusieurs steppes tunisiennes.
- Turkish Journal of Botany: état de dégradation et diversité des steppes tunisiennes à alfa.
- Tunisie Telegraph, 16 août 2025: reprise de certains équipements de la SNCPA et production du papier destiné aux livres scolaires

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