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Chronique



Pr. Dhia Bouktila – Jendouba, le berceau vert de la Tunisie fertile [La Tunisie fertile (2)]

Par Pr. Dhia Bouktila. Professeur de Génétique à l’Université de Monastir – Après avoir parcouru les grandes plaines céréalières de Béja, cœur historique de la Tunisie nourricière, «La Tunisie fertile» poursuit son voyage vers un territoire voisin, intimement lié au précédent par une même histoire de l’eau, des sols et du vivant.

De Tabarka à Ghardimaou, d’Aïn Draham à Boussalem, des paysages forestiers aux plaines agricoles de la Medjerda, Jendouba dévoile une mosaïque d’agrosystèmes, de traditions culinaires et de ressources biologiques qui racontent une autre facette de la Tunisie fertile. Un territoire où les produits du terroir, les savoir-faire ancestraux et les défis contemporains de durabilité et de sécurité alimentaire s’entremêlent.

Bienvenue dans une Tunisie où les forêts sont des sources et les terres des promesses. Bienvenue à Jendouba, terre où l’eau devient vie.

 

Figure 1. Vue panoramique de la région de Jendouba. Source: visittunisie.com

1. La fertilité commence en amont

Lorsque la pluie tombe sur une forêt, l’histoire de la fertilité commence bien avant le champ.

Dans l’imaginaire agricole tunisien, Béja occupe naturellement la place du grand grenier. Jendouba raconte une autre histoire. Elle n’est pas seulement une terre agricole : elle est aussi un territoire hydrologique.

 

Sa géographie produit quelque chose de plus précieux qu’une simple surface cultivable: elle organise un cycle de l’eau dont dépend une grande partie de la fertilité régionale.

 

Montagnes, collines et plaines s’y succèdent, depuis les reliefs de la Kroumirie et des Mogods jusqu’aux zones basses de la vallée de la Medjerda. Les espaces forestiers s’étendent sur une partie importante des reliefs, tandis que les cultures pluviales, notamment céréalières, occupent les plaines et les collines.

 

Lorsqu’une pluie atteint une forêt, toute l’eau ne suit pas le même chemin. Une partie est interceptée par la végétation, une autre s’infiltre progressivement dans le sol, une autre encore alimente le ruissellement.

 

Le couvert végétal ralentit ainsi les écoulements, limite l’érosion et contribue au fonctionnement des bassins versants.

La forêt n’est donc pas un paysage posé à côté de l’agriculture. Elle participe au fonctionnement du système qui la rend possible.

 

Elle protège les sols, influence les flux d’eau et contribue à maintenir les équilibres écologiques dont dépendent les terres cultivées.

C’est ici qu’apparaît une idée essentielle de l’agroécologie moderne: la fertilité d’une parcelle peut dépendre de processus qui se déroulent bien au-delà de ses limites.

 

À Jendouba, comprendre l’agriculture suppose donc de regarder en amont du champ: vers la montagne, la forêt, les sols et le bassin versant.

2. La Medjerda, l’artère de la fertilité

Après la forêt vient l’eau. À Jendouba, elle a un nom: la Medjerda.

La rivière n’est pas ici un simple élément du paysage.

 

Elle constitue l’infrastructure naturelle majeure autour de laquelle s’est organisée une grande partie de l’agriculture du gouvernorat. Alimentée par les eaux venues des massifs montagneux et forestiers, elle traverse le territoire et accompagne progressivement la transformation des paysages, des reliefs de l’amont jusqu’aux grandes plaines agricoles.

 

À cette infrastructure naturelle, l’agriculture a progressivement ajouté ses propres systèmes hydrauliques: barrages, lacs et retenues collinaires, périmètres irrigués, canaux et réseaux de distribution.

 

Le gouvernorat de Jendouba dispose de quatre grands barrages: Béni M’tir, Ezzarga, Barbara et Bou Hertma, auxquels s’ajoutent de nombreux barrages et lacs collinaires [1]. Les données officielles disponibles recensent notamment 17 barrages collinaires et 39 lacs collinaires, selon l’Atlas numérique du gouvernorat [2].

 

Jendouba dispose aujourd’hui d’un réseau important de périmètres irrigués, régulièrement documenté par le Ministère de l’Agriculture dans la Plateforme nationale des données ouvertes.

 

Cette dynamique se poursuit: en 2025, deux nouveaux périmètres publics irrigués ont été officiellement créés dans le gouvernorat, à Oued Zlazel, dans la délégation de Fernana (40 hectares), et à Bou Hertma 1–extension Somrane, à Balta-Bou Aouane (32 hectares) [3,4].

 

Cette maîtrise de l’eau a profondément transformé les systèmes agricoles de Jendouba, en permettant de compléter les grandes cultures pluviales par des productions irriguées, des cultures fourragères et des systèmes d’élevage plus diversifiés.

 

L’eau modifie alors profondément le fonctionnement des agrosystèmes. Elle ne détermine pas seulement les rendements: elle permet de diversifier les cultures. Dans les plaines, elle rend possibles des productions irriguées qui complètent les grandes cultures céréalières et renforcent le potentiel agricole du territoire.

 

Mais l’essentiel est ailleurs: la Medjerda relie les territoires. Ce qui tombe sous forme de pluie sur les forêts de l’amont, ce qui est retenu par les sols et recueilli dans les vallées, finit par rejoindre le réseau hydrographique et contribue au fonctionnement des terres agricoles situées plus bas.

 

La forêt, la montagne, les collines et la plaine ne constituent donc pas des paysages indépendants. Ils appartiennent à un même continuum hydrologique et agroécologique.

 

C’est à partir de cette rivière que nous pouvons maintenant comprendre Jendouba comme un véritable gradient de fertilité: partir des forêts de l’amont, suivre les territoires de transition, puis atteindre les grandes plaines de la Medjerda où l’eau, les sols et le travail agricole se combinent pour produire une part importante des richesses alimentaires du territoire.

 

À Jendouba, la fertilité ne reste pas immobile : elle circule avec l’eau.

 

Figure 2. La Medjerda (مجردة), vue depuis la route nationale 5. Source : Wikipedia.

 

3. De la forêt aux plaines: le gradient agroécologique de Jendouba

Pour comprendre la richesse de Jendouba, il faut suivre le chemin de l’eau. Partir des montagnes et des massifs forestiers, descendre vers les collines et les vallées, puis rejoindre les grandes plaines qui s’ouvrent autour de la Medjerda.

 

Au fil de ce parcours, l’altitude change, les sols se transforment, les paysages s’ouvrent et les systèmes agricoles se diversifient.

 

C’est cette succession qui fait l’originalité du territoire. Sur quelques dizaines de kilomètres se côtoient forêts de chêne-liège et de chêne zéen, parcours et élevage, cultures céréalières, périmètres irrigués, arboriculture, maraîchage, apiculture et production laitière.

 

Chaque espace possède ses propres ressources et ses propres systèmes de production, mais tous participent à la construction d’un même continuum agroécologique, structuré par l’eau.

Partons donc de l’amont et suivons ce gradient, de la forêt aux terres de transition, puis jusqu’aux plaines fertiles de la Medjerda, pour découvrir les différents agrosystèmes qui composent Jendouba.

 

3.1 L’amont: la forêt, la montagne et les ressources du vivant

Avant d’atteindre les grandes plaines céréalières, l’eau traverse un autre Jendouba: celui des montagnes, des forêts et des collines.

 

C’est là que se construisent les premiers équilibres de l’agrosystème régional, entre couvert forestier, ressources pastorales, élevage, apiculture et agriculture de montagne.

 

Aïn Draham, le royaume forestier

À l’extrême nord-ouest, Aïn Draham incarne le Jendouba forestier et montagnard. Le relief montagneux, l’humidité élevée et les précipitations importantes ont favorisé le développement de vastes formations de chêne-liège et de chêne zéen, qui constituent l’un des grands réservoirs de biodiversité du Nord-Ouest tunisien.

 

Mais, du point de vue agricole, la forêt n’est pas un espace improductif. Elle fournit du liège et du bois, soutient les parcours et l’élevage, offre des ressources mellifères favorables à l’apiculture et abrite de nombreuses plantes à usages alimentaires, aromatiques ou médicinaux.

 

Dans ce type d’agroécosystème, la production agricole ne repose donc pas uniquement sur les cultures: elle associe ressources forestières, élevage, apiculture et valorisation des produits naturels.

 

La forêt joue également un rôle déterminant dans le fonctionnement hydrologique du territoire. En protégeant les sols et en régulant les écoulements, elle contribue à maintenir les ressources en eau dont dépendent, plus bas, les vallées et les terres agricoles.

 

À Aïn Draham, la forêt est ainsi à la fois un écosystème, un espace de production et le premier maillon de la chaîne agroécologique jendoubienne.

Figure 3. Récolte du liège dans les forêts d’Aïn Draham.

 

Tabarka, lorsque la forêt rencontre la mer

À Tabarka, la mosaïque territoriale se complexifie: les reliefs forestiers arrivent jusqu’au littoral et mettent en contact trois grands ensembles de ressources: la forêt, les terres agricoles et la mer.

 

Cette position particulière donne naissance à un système territorial où les activités agricoles et forestières côtoient la pêche et les ressources marines.

 

L’agriculture y bénéficie d’un environnement climatique et écologique différent de celui des plaines céréalières de la Medjerda. Les productions végétales, l’élevage et l’apiculture s’insèrent dans un paysage fortement marqué par la forêt et le littoral.

 

La proximité de la mer ajoute une autre dimension à cette diversité productive, avec les produits de la pêche maritime qui complètent les ressources issues de la terre.

 

Tabarka montre ainsi que la richesse agricole d’un territoire ne se limite pas à ses surfaces cultivées. Elle résulte aussi de la proximité et des interactions entre différents écosystèmes. Ici, forêt, agriculture et mer forment une même mosaïque, illustrant la grande richesse agroécologique de Jendouba.

 

Figure 4. Pêche à la langouste (Palinurus elephas), une activité maritime traditionnelle de Tabarka. © Pierre Gassin / Palais de la Photographie.

3.2. Aux portes de la vallée: les terres de transition

En quittant progressivement les massifs forestiers, le paysage s’ouvre. Les montagnes cèdent progressivement la place aux collines, les vallées s’élargissent et l’agriculture occupe une place de plus en plus importante.

 

Cette zone de transition est essentielle: elle relie l’amont forestier aux grandes plaines agricoles.

 

Fernana, le territoire charnière

En descendant vers Fernana, le paysage change progressivement. Nous ne sommes plus tout à fait dans l’amont forestier: Fernana constitue une véritable zone de transition entre la montagne et les plaines agricoles.

 

Cette position lui confère un intérêt agroécologique particulier. Les espaces forestiers et pastoraux fournissent des ressources pour l’élevage, tandis que les vallées et les terres plus ouvertes permettent le développement de cultures et de systèmes agricoles diversifiés.

 

L’élevage, les cultures fourragères, les productions végétales et l’apiculture peuvent ainsi s’inscrire dans un même paysage, où les ressources naturelles et agricoles se complètent.

 

Balta-Bou Aouane, les collines avant la grande plaine

À Balta-Bou Aouane, le paysage poursuit sa transformation. Les reliefs s’abaissent progressivement et les espaces agricoles prennent davantage d’ampleur, mais la topographie reste suffisamment variée pour maintenir une mosaïque de parcelles, de parcours et de terres cultivées.

 

Les céréales y occupent une place importante, notamment le blé dur et l’orge, auxquels s’ajoutent les légumineuses, les oliviers et les cultures fourragères.

 

Cette association est particulièrement intéressante du point de vue agroécologique: les grandes cultures répondent au potentiel des terres, tandis que les fourrages et l’élevage permettent de maintenir un lien entre production végétale et production animale.

 

Le territoire bénéficie par ailleurs du développement de l’irrigation: en 2025, un nouveau périmètre public irrigué de 32 hectares, Bou Hertema 1 – extension Somrane, a été officiellement créé dans la délégation de Balta-Bou Aouane. Sa mise en œuvre a fait l’objet d’une procédure de réaménagement foncier ouverte en janvier 2026 [3,4].

 

Ghardimaou, les premières terres de la vallée

À l’ouest, Ghardimaou occupe une position particulière dans la vallée de la Medjerda, à proximité de la frontière algérienne.

 

Son territoire associe encore reliefs et espaces boisés, mais les vallées et les terres cultivables annoncent déjà les grands paysages agricoles de l’aval. L’agriculture y repose sur une combinaison de cultures pluviales, d’élevage et de terres irriguées.

 

Les céréales y occupent une place importante, tandis que les espaces de parcours et les cultures fourragères permettent d’associer production végétale et élevage. La présence de petits périmètres irrigués traduit également cette volonté de diversifier les productions.

 

La forêt reste proche, mais le paysage productif s’oriente progressivement vers les cultures et l’élevage qui caractériseront davantage la vallée de la Medjerda.

 

Oued Meliz, les terres qui s’ouvrent sur la vallée

À Oued Meliz, la transition devient plus nette. Les vallées s’élargissent, les terres cultivées prennent de l’ampleur et l’agriculture s’organise davantage autour de la disponibilité des sols et de l’eau.

 

Le territoire est particulièrement associé aux grandes cultures. Les céréales, notamment le blé, occupent une place importante dans les paysages agricoles, aux côtés des légumineuses, des cultures fourragères et de l’élevage.

 

Cette diversité est caractéristique d’un agroécosystème de transition : les terres ne sont plus seulement valorisées pour une production unique, mais selon une combinaison de cultures permettant d’articuler alimentation humaine, alimentation animale et fertilité des systèmes.

 

De Ghardimaou à Balta-Bou Aouane, nous sommes donc dans un territoire qui n’est déjà plus tout à fait celui de la forêt, mais pas encore celui des grandes plaines ouvertes. C’est une zone de transition où l’eau, les sols, les parcours et les cultures commencent à se combiner pour construire l’agriculture de la vallée.

3.3 L’aval: la grande plaine de la Medjerda

La grande plaine apparaît enfin comme le point d’aboutissement du gradient agroécologique parcouru depuis les montagnes.

 

L’eau recueillie par les paysages forestiers de l’amont traverse les territoires de transition avant de rejoindre la vallée, où elle contribue au développement d’une agriculture parmi les plus productives du pays.

 

Ici, les reliefs s’effacent, les espaces s’ouvrent et la Medjerda devient l’axe autour duquel s’organise une grande partie de l’agriculture de Jendouba.

 

Le paysage change d’échelle: aux mosaïques forestières et aux terres de transition succèdent de vastes parcelles consacrées aux céréales, aux cultures fourragères et au maraîchage, auxquelles s’ajoutent les périmètres irrigués.

 

Cette configuration repose sur la combinaison de plusieurs atouts: des sols à fort potentiel agricole, une topographie favorable et une disponibilité de l’eau favorisant le développement d’une agriculture intensive et spécialisée.

 

La plaine de la Medjerda constitue ainsi le cœur productif du territoire, là où les ressources accumulées en amont se transforment en productions agricoles.

 

Boussalem, la grande plaine agricole

À Boussalem, la plaine de la Medjerda révèle l’un des visages les plus productifs du gouvernorat.

 

Les céréales y occupent une place majeure, accompagnées par les cultures fourragères et les productions irriguées. Cette combinaison permet d’associer alimentation humaine, alimentation animale et élevage dans un même système agricole.

 

Boussalem illustre donc le passage vers un agrosystème de plaine, où la qualité des sols, la maîtrise de l’eau, la mécanisation et l’organisation des exploitations déterminent largement le potentiel productif.

 

La forêt qui dominait l’amont semble désormais lointaine, mais elle reste indirectement présente dans le système à travers le fonctionnement hydrologique du bassin versant.


Figure 5. Paysage agricole de la plaine de Boussalem.

 

Jendouba, au cœur de la vallée fertile

Plus à l’ouest, la ville de Jendouba se trouve au contact direct de cette grande plaine agricole. Autour d’elle s’étendent de vastes terres favorables aux céréales, aux cultures fourragères et aux productions irriguées.

 

Le territoire bénéficie ainsi de la convergence de plusieurs facteurs : des sols agricoles à fort potentiel, la proximité de la Medjerda et un réseau hydraulique permettant de soutenir une agriculture diversifiée.

 

Mais Jendouba ne constitue pas seulement un espace de production. Sa position centrale en fait également un territoire de connexion entre les différents compartiments agricoles du gouvernorat.

 

Les productions de la plaine y rencontrent celles des zones forestières, pastorales et de transition, tandis que les activités de transformation, de collecte et de commercialisation assurent le lien entre l’exploitation agricole et les marchés.

 

4. Du champ à l’usine: quand la fertilité devient valeur

 

La richesse agricole de Jendouba ne s’arrête pas aux parcelles cultivées. Elle se prolonge dans un tissu d’unités de transformation qui convertissent une partie des productions du territoire en produits alimentaires et en valeur ajoutée.

 

À Boussalem, la Centrale Laitière du Nord (LAINO), entreprise privée du groupe Délice, transforme une partie du lait collecté dans le bassin d’élevage du Nord-Ouest en lait UHT, yaourts, beurre, fromages frais et autres produits laitiers.

 

La betterave sucrière raconte une autre histoire, plus ancienne, celle d’une culture introduite en Tunisie dès 1962 et progressivement articulée à une industrie sucrière nationale. Après plusieurs années de difficultés et d’interruption, la filière connaît aujourd’hui une nouvelle phase de relance autour du complexe sucrier de GINOR à Ben Béchir.

 

Beaucoup reste toutefois à faire pour consolider durablement cette filière stratégique, notamment en matière de rémunération des producteurs [5].

 

À Jendouba, la filière de la levure ajoute une dimension singulière. Avec Rayen Food Industries, la fermentation de microorganismes devient une véritable production industrielle.

 

Le lien avec la filière sucrière est particulièrement intéressant: la mélasse, coproduit de l’industrie sucrière, constitue une matière première importante pour la production de levures. Deux industries différentes peuvent ainsi participer à un même cycle de valorisation de la biomasse.

 

Ces filières montrent que la fertilité d’un territoire ne se mesure pas seulement à ce qu’il produit, mais aussi à sa capacité à transformer et à valoriser ses ressources localement.

 

À Jendouba, le chemin qui commence dans la forêt et les sols se poursuit ainsi jusque dans les usines, avant d’arriver finalement dans les assiettes.

 

Figure 6. Récolte de la betterave sucrière dans le Nord-Ouest tunisien: de la production agricole à la transformation agro-industrielle.

 

5. Une gastronomie à l’image des agrosystèmes

 

À Jendouba, la gastronomie est d’abord une expression de la richesse agricole. Les plaines de la Medjerda, les zones maraîchères, les vergers, les élevages et les espaces forestiers de Kroumirie composent une mosaïque d’agrosystèmes dont les productions se retrouvent directement dans les assiettes.

 

La diversité alimentaire du territoire est ainsi le prolongement de sa diversité biologique et agricole.

Dans les plaines agricoles autour de Boussalem, Jendouba et Oued Melliz, les céréales occupent naturellement une place centrale.

 

Le blé dur, l’orge et les légumineuses ont façonné une cuisine où le couscous, les pains traditionnels et les préparations à base de céréales constituent encore des éléments essentiels. Le couscous aux fèves et à l’agneau illustre ainsi la rencontre entre cultures céréalières, légumineuses et élevage.

 

En remontant vers les reliefs de Fernana, Aïn Draham et Tabarka, le paysage alimentaire change avec le paysage. La Kroumirie, avec ses forêts de chênes-lièges et de chênes-zéens et son climat particulièrement humide, constitue ainsi un autre réservoir de ressources et de savoir-faire alimentaires.

 

Certaines préparations traditionnelles à base de plantes spontanées comestibles et de champignons forestiers témoignent de cette relation ancienne entre les populations et leur environnement.

 

Les champignons sauvages comestibles, dont plusieurs espèces sont documentées dans le Nord-Ouest tunisien, illustrent particulièrement bien cette rencontre entre biodiversité forestière, saisonnalité et alimentation.

 

Figure 7. Champignons forestiers comestibles du Nord-Ouest tunisien.

 

À Tabarka, la proximité de la Méditerranée ajoute une autre composante à cette mosaïque : le couscous au poisson et les préparations à base de produits de la mer traduisent l’intégration des ressources marines dans le système alimentaire local.

Figure 8. Couscous aux fruits de mer. © tabarka.restaurant (Instagram).

 

Cette diversité territoriale rappelle une évidence souvent oubliée: une gastronomie ne naît pas dans la cuisine, mais dans un agrosystème. À Jendouba, le lien entre agriculture et alimentation est particulièrement visible : le paysage agricole se transforme progressivement en patrimoine culinaire.

 

Cette relation prend une dimension plus large dans une approche One Health. La santé humaine, la santé animale et la santé des écosystèmes sont interdépendantes.

 

Préserver les sols et la qualité de l’eau, maintenir une agriculture diversifiée, protéger les ressources génétiques locales et valoriser les productions territoriales ne relève donc pas uniquement de la conservation du patrimoine rural: c’est aussi une manière de construire des systèmes alimentaires plus diversifiés et plus durables.

 

6. Le regard du scientifique: préserver les connexions agroécologiques  et penser le territoire comme un système vivant

 

La véritable richesse de Jendouba ne réside donc pas dans chacun de ses éléments (forêt, sol, eau, agriculture, biodiversité) pris séparément. Elle réside dans les relations qui les unissent et dans les équilibres qu’elles permettent de maintenir.

 

Briser une seule de ces connexions peut déclencher des effets en cascade.

La dégradation du couvert végétal peut accélérer l’érosion, l’érosion, à son tour, appauvrit les sols et altère leur capacité à retenir l’eau et les nutriments.

 

Des sols dégradés peuvent alors accroître la dépendance aux intrants, rendant les systèmes agricoles plus vulnérables aux chocs. Dans le même temps, l’érosion de la biodiversité réduit les capacités d’adaptation des écosystèmes face aux maladies, aux ravageurs et aux changements environnementaux.

 

C’est pourquoi la protection des ressources écologiques naturelles ne peut être considérée comme une politique extérieure à l’agriculture. Elle en constitue l’un des fondements. L’agroécologie est au cœur de la politique agricole moderne: elle constitue l’une des conditions essentielles de sa durabilité et de sa résilience.

 

Le regard du génomiste permet alors d’aller plus loin. Derrière la diversité des écosystèmes et des espèces se cache une diversité génétique qui contribue à leur capacité d’adaptation aux contraintes environnementales.

 

La génomique, associée à la transcriptomique et aux approches multi-omiques, permet ainsi de caractériser cette diversité invisible et de mieux comprendre les interactions entre organismes et environnement.

 

Jendouba apparaît alors non seulement comme un territoire agricole riche en eau et en forêts, mais comme un véritable réservoir de diversité biologique et génétique. Préserver ce réservoir, c’est préserver une part des capacités d’adaptation essentielles à l’agriculture de demain.

 

Jendouba, ou la véritable définition de la fertilité

Jendouba nous rappelle qu’un territoire fertile n’est pas seulement celui qui produit beaucoup, mais celui qui préserve les conditions biologiques de sa propre fertilité. Ici, l’eau, les forêts, les sols, la biodiversité et l’agriculture forment un même système vivant, dont chaque élément contribue à la résilience de l’ensemble.

 

Préserver Jendouba, c’est donc préserver non seulement un territoire fertile aujourd’hui, mais une capacité de produire demain.

 

Références
 

[1] Ministère de l’Equipement, de l’Habitat et de l’Aménagement du Territoire. Direction Générale de l’Aménagement du Territoire. Schéma Directeur d’Aménagement et de Développement du Gouvernorat de Jendouba à l’horizon 2030. Phase 3: Dossier définitif – Rapport de synthèse : situation documentée en juin 2018. https://www.mehat.gov.tn/wpcontent/uploads/2024/02/RapportPhase3SDADjendoubaJuin2018fr.pdf 

 

[2] Ministère de l’Equipement, de l’Habitat et de l’Aménagement du Territoire. Direction Générale de l’Aménagement du Territoire. Atlas numérique du gouvernorat de Jendouba. Juin 2012. https://www.mehat.gov.tn/wp-content/uploads/2024/02/AtlasJendoubaFr.pdf   

[3] JORT n° 53 du 3 juin 2025, Décret n° 2025-222 du 5 mai 2025 : Création des deux nouveaux périmètres irrigués de Jendouba.

 

[4] JORT n° 5 du 13 janvier 2026, Arrêté du ministre de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche maritime du 9 janvier 2026, portant ouverture de la procédure de réaménagement foncier dans les périmètres publics irrigués du gouvernorat de Jendouba.

 

[5] Ridha Bergaoui (2021). Comment combattre la surconsommation et réduire nos importations en sucre? Leaders, 02.04.2021.

 

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