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La damassa de Kerkennah: quand la mémoire de la mer devient un patrimoine vivant (Vidéo et album photos)

Dossier préparer par AgroHealth et Najwa Chelli(*) . Vidéo Houcem Boudaya et photos festival Damassa – 

À l’occasion de la 6ᵉ édition du Festival de la Damassa, qui se tiendra du 21 au 24 août à Al Attaya, à Kerkennah, cette pratique ancestrale revient au cœur de l’attention.

À Kerkennah, la mer n’est pas seulement un espace de pêche. Elle est une mémoire,
un territoire de savoirs et un élément essentiel de l’identité des insulaires.
Depuis des générations, les Kerkenniens ont développé des techniques de pêche
adaptées à leur environnement marin, fondées sur une connaissance fine des
poissons, des courants, des saisons et des fonds marins.

 

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Parmi ces pratiques ancestrales figure la damassa, une technique de pêche traditionnelle intimement liée à l’histoire et au mode de vie des habitants de l’archipel.

 

Aujourd’hui, alors que les méthodes modernes de pêche et les transformations environnementales bouleversent progressivement les équilibres anciens, la damassa apparaît comme bien plus qu’une ancienne technique: elle constitue un patrimoine vivant à préserver, à valoriser et à transmettre.

Une technique née de la rencontre entre l’homme et la mer

D’où vient la damassa? À quand remontent ses premières pratiques? Peut-on en déterminer avec précision les origines historiques?

 

Ces questions restent essentielles pour comprendre la place qu’occupe aujourd’hui cette technique dans la mémoire collective de Kerkennah.

 

Comme beaucoup de pratiques traditionnelles insulaires, la damassa s’est construite au fil du temps à partir de l’observation du milieu marin et de l’adaptation des populations aux ressources disponibles.

 

Son histoire est ainsi indissociable de celle des Kerkenniens eux-mêmes. Dans un environnement où la terre agricole est limitée et où la mer constitue depuis toujours une source majeure de nourriture et de revenus, les habitants ont développé une véritable culture maritime.

 

La damassa témoigne de cette capacité à lire la mer, à comprendre ses rythmes et à exploiter ses ressources grâce à un savoir empirique transmis de génération en génération.

Pourquoi Al Attaya?

La persistance de cette pratique à Al Attaya n’est certainement pas le fruit du hasard.

 

La configuration particulière des côtes de Kerkennah, la faible profondeur de certaines zones marines et les caractéristiques du milieu ont favorisé le développement de techniques de pêche adaptées à cet environnement.

 

La damassa est pratiquée dans des zones où le niveau de l’eau permet aux pêcheurs de se tenir debout et de se déplacer à pied.

 

Cette caractéristique est essentielle au déroulement de la technique, qui repose largement sur l’intervention directe des pêcheurs dans l’eau.

 

Pendant des décennies, voire des siècles, les pêcheurs ont accumulé des connaissances empiriques concernant les lieux de passage des poissons, les périodes favorables à la pêche, les mouvements de l’eau et les conditions du milieu.

 

Ce savoir n’était pas consigné dans des manuels. Il se transmettait par l’observation, l’expérience et la pratique.

 

C’est précisément ce qui donne à la damassa une valeur particulière: derrière une technique de pêche se cache tout un système de connaissances sur le fonctionnement du milieu marin.

Une technique fondée sur la discipline et le travail collectif

La damassa repose avant tout sur une organisation collective particulièrement rigoureuse.

 

Chaque embarcation, ou felouque, joue un rôle précis dans l’opération de pêche, tandis que la coordination entre les différents groupes sont placés sous l’autorité de responsables chargés de diriger les opérations.

 

Le babour, terme local désignant la grande embarcation de pêche, intervient également dans cette organisation, aux côtés des différentes felouques utilisées au cours de l’opération.

 

La technique exige une parfaite coordination: lorsqu’un membre du groupe commet une erreur, celle-ci peut avoir des conséquences sur l’ensemble de l’opération.

 

Les pêcheurs insistent ainsi sur l’importance de la discipline, du respect des consignes et de la hiérarchie entre les membres du groupe.

 

Cette organisation fait de la damassa une véritable «école de la mer». Les jeunes y apprennent non seulement les gestes techniques, mais également les règles du métier, le respect des aînés, la solidarité et le travail collectif.

Comment se pratique la damassa?

La technique consiste notamment à installer la damassa et le mur (السور), puis à faire intervenir les khabbata, les pêcheurs chargés de frapper la surface de l’eau à l’aide de bâtons selon un rythme et une organisation précis.

 

Ces mouvements ont pour objectif de pousser les poissons vers le dispositif de capture. La technique cible notamment les poissons dits «sauteurs», comme le mulet et la mila, dont les comportements permettent aux pêcheurs de les orienter vers la zone de capture.

 

L’efficacité de la damassa repose donc moins sur la puissance des moyens utilisés que sur la précision des gestes, le respect du rythme et la coordination entre les différents participants.

 

La pratique est également réalisée de nuit. La damassa nocturne repose alors davantage encore sur le calme, la patience et l’observation. Les pêcheurs installent leurs filets de pêche et restent dans une relative tranquillité, à l’écoute des signes de la mer.

 

Le passage d’un banc de poissons peut être repéré grâce à un mouvement ou à un saut à la surface de l’eau, signal qui indique aux pêcheurs le moment où l’opération doit commencer.

 

Cette capacité à interpréter les moindres signes de la mer constitue l’un des aspects les plus remarquables de ce savoir traditionnel.

Une activité économique, mais aussi un mode de vie

À Kerkennah, la pêche traditionnelle n’a jamais été une simple activité économique. Elle a façonné les modes de vie, l’organisation sociale et même les relations entre les générations.

 

La damassa participait à cette économie locale fondée sur les ressources de la mer. Le poisson représentait une source de nourriture et de revenus pour les familles, tandis que les activités liées à la pêche faisaient vivre tout un réseau de personnes.

 

Mais son importance dépassait largement sa dimension économique. Elle appartenait au quotidien des communautés locales et contribuait à une identité maritime profondément enracinée.

 

Aujourd’hui encore, des élèves participent à cette activité durant les vacances d’été. Pour certains d’entre eux, les revenus tirés de la pêche permettent de financer les dépenses liées à la rentrée scolaire, notamment l’achat des vêtements, des fournitures et des autres besoins scolaires.

 

La transmission de la damassa se poursuit ainsi aussi à travers la participation des jeunes, qui découvrent une pratique traditionnelle tout en contribuant à leur propre économie familiale.

Une véritable science empirique de la mer

L’un des aspects les plus intéressants de la damassa réside dans les connaissances qu’elle mobilise.

Pour pratiquer efficacement cette technique, il faut savoir observer la mer, connaître les espèces, leurs comportements, leurs périodes de présence et leurs déplacements, mais aussi comprendre les mouvements de l’eau et les conditions favorables à la pêche.

 

Le pêcheur traditionnel devient ainsi, à sa manière, un observateur permanent du milieu marin.

Cette connaissance empirique mérite aujourd’hui d’être considérée avec attention.

 

Dans un contexte marqué par le changement climatique, l’érosion de la biodiversité et la pression croissante exercée sur les ressources halieutiques, les savoirs locaux peuvent constituer une source précieuse d’informations pour mieux comprendre l’évolution des écosystèmes.

 

Il ne s’agit évidemment pas d’opposer les savoirs traditionnels à la science moderne. Au contraire, l’enjeu pourrait être de faire dialoguer les connaissances scientifiques et les savoirs transmis par les communautés locales.

Une pratique qui évolue sans perdre son identité

Comme dans de nombreuses régions côtières, la modernisation de la pêche a transformé les pratiques traditionnelles de Kerkennah.

 

La damassa elle-même a connu des évolutions matérielles. Autrefois pratiquée avec des embarcations à voile, elle est aujourd’hui réalisée à l’aide de bateaux équipés de moteurs.

 

Les moyens ont changé, mais les pêcheurs affirment avoir conservé l’essentiel de la méthode, son rythme, son organisation, ses règles et les valeurs qui l’accompagnent.

 

La pratique demeure ainsi une véritable «école», dans laquelle les gestes et les savoirs sont encore transmis aux nouvelles générations.

 

La question est donc moins celle d’un retour au passé que celle de la capacité à préserver un savoir ancien tout en l’adaptant aux réalités contemporaines.

Une saison qui respecte le cycle de reproduction

La damassa est pratiquée durant une période déterminée de l’année, généralement de la fin du mois de juillet à la fin du mois de septembre.

 

À l’issue de cette période, les pêcheurs cessent volontairement de pratiquer cette technique afin de laisser les poissons se reproduire.

 

Cette décision traduit une forme de respect du cycle naturel des espèces et témoigne d’une connaissance empirique des rythmes biologiques du milieu marin.

 

Cette pratique saisonnière constitue également un exemple intéressant de la manière dont certains savoirs traditionnels intègrent des règles visant à préserver la ressource.

Des changements observés dans le milieu marin

Les pêcheurs de Kerkennah témoignent également de changements observés au fil des années dans leur environnement marin.

 

Ils évoquent notamment la présence croissante de certains types de crabes marins, appelés localement «Fekroun».

 

Deux appellations populaires, «Daech» et «Haftar», sont utilisées par certains pêcheurs pour désigner ces crabes, des noms associés, dans leur représentation locale, à leur caractère considéré comme nuisible.

 

Selon les observations rapportées par les pêcheurs, la présence de ces crabes aurait coïncidé avec la disparition de certaines espèces autrefois bien connues dans le milieu marin, notamment l’oursin ainsi qu’un organisme local appelé «Jarn El Hrish», que les habitants ramassaient autrefois pour consommer sa chair blanche.

 

Ces observations locales ne remplacent évidemment pas les données scientifiques nécessaires pour établir les causes précises de ces évolutions.

 

Elles constituent néanmoins un témoignage important de la perception que les pêcheurs ont des transformations de leur environnement et de leur biodiversité.

 

Elles soulignent surtout l’intérêt de documenter les savoirs locaux et de les mettre en dialogue avec les observations scientifiques afin de mieux comprendre les transformations de l’écosystème marin de Kerkennah.

Le Festival de la Damassa: de la mémoire à la transmission

Dans ce contexte, le Festival de la Damassa peut jouer un rôle particulièrement important.

 

À l’occasion de sa 6ᵉ édition, le festival ne se limite pas à présenter une ancienne technique de pêche. Il vise à faire connaître la damassa, à valoriser sa dimension patrimoniale et à contribuer à sa préservation.

 

Cette démarche prend une importance particulière dans le contexte de la reconnaissance du patrimoine culturel immatériel de Kerkennah.

 

Après l’inscription de la charfia au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, les initiatives visant à valoriser d’autres pratiques traditionnelles de l’archipel prennent également une dimension particulière.

 

Le festival peut ainsi devenir un véritable espace de transmission entre les générations, permettant aux jeunes Kerkenniens de découvrir les savoirs et les gestes hérités de leurs ancêtres.

 

Il peut également rapprocher pêcheurs, chercheurs, associations, acteurs touristiques et institutions autour d’un objectif commun: faire de la préservation du patrimoine un levier de sensibilisation et de développement durable.

 

La manifestation contribue par ailleurs à faire connaître cette pratique au-delà de l’archipel.

 

L’intérêt manifesté par des visiteurs et des journalistes étrangers montre que la damassa peut également constituer un vecteur de découverte du patrimoine maritime de Kerkennah et contribuer à l’attractivité culturelle de l’île.

Vers un patrimoine au service de l’économie locale

La préservation de la damassa ne doit pas être considérée comme une démarche tournée uniquement vers le passé.

 

Bien valorisée, elle peut devenir une opportunité pour l’avenir.

Le développement d’un écotourisme fondé sur le patrimoine maritime, les paysages côtiers, la biodiversité, la gastronomie locale et les savoir-faire traditionnels pourrait créer de nouvelles sources de revenus pour les communautés locales.

 

La damassa pourrait ainsi devenir le point de départ d’une expérience plus large: découvrir Kerkennah à travers sa mer, ses pêcheurs, ses produits, ses traditions et son environnement.

 

Cette approche correspond à une vision du développement où patrimoine, environnement, alimentation et économie locale ne sont pas séparés, mais considérés comme les différentes dimensions d’un même territoire.

Préserver la damassa, c’est préserver une partie de Kerkennah

La véritable question est finalement de savoir ce que nous voulons transmettre aux générations futures.

Une ancienne technique de pêche ? Des gestes et des outils ? Une tradition ? Une histoire ? Ou, plus largement, une manière particulière de comprendre et de respecter la mer ?

 

La réponse est probablement un peu de tout cela.

La damassa représente une mémoire vivante de la relation entre les Kerkenniens et leur environnement marin. Sa préservation ne signifie pas nécessairement le retour aux pratiques du passé ni le refus de la modernité.

 

Elle consiste plutôt à sauvegarder les connaissances, les gestes, les règles et les valeurs qui peuvent encore avoir un sens dans le monde d’aujourd’hui.

 

Le Festival de la Damassa peut précisément contribuer à cette démarche: transformer une mémoire locale en patrimoine vivant, puis faire de ce patrimoine un outil de sensibilisation, de transmission et de développement durable.

 

À Kerkennah, la mer a nourri des générations. Aujourd’hui, c’est peut-être à la société de trouver les moyens de préserver cette relation ancienne entre l’homme, la mer, la biodiversité et le territoire.

Et la damassa pourrait bien en être l’un des témoignages les plus précieux.

 

Sources

(*)Najwa ChellyCostumière en cinéma et directrice du festival dammasa 5ème édition

 

UNESCO pour le statut patrimonial de la pêche kerkennienne et la description de la charfia ; documentation patrimoniale tunisienne pour les savoir-faire de pêche ; témoignages et documentation spécialisés sur la damassa et El Attaya.



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