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Nizar Aloui – Sécurité et souveraineté alimentaires: clarifier les concepts pour mieux orienter les politiques agricoles
Par Nizar Aloui. Expert en politique agricole – Cette synthèse ne prétend pas constituer un article académique ni une analyse scientifique approfondie. Elle constitue un support informatif destiné à un public cible non spécialisé, peu familier avec ces concepts, susceptible d’entendre fréquemment ces notions dans les médias et les espaces de débat public, sans nécessairement en maîtriser les fondements conceptuels.
Introduction
Afin de mieux comprendre la relation entre sécurité et souveraineté alimentaire, il convient avant tout de dépasser la fausse idée d’une opposition des deux concepts. En effet, la souveraineté alimentaire ne rejette pas la sécurité alimentaire, au contraire elle l’assimile, la parachève et lui offre un cadre politique et institutionnelle.
La sécurité alimentaire comme socle technique
La définition de référence de concept demeure celle adoptée lors du sommet mondial de l’alimentation de 1996: «La sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active.»
En effet, la sécurité alimentaire renvoie à la capacité d’un pays à garantir à l’ensemble de sa population un accès physique, économique et durable à une alimentation suffisante, saine, nutritive et adaptée à ses besoins, tout en assurant la résilience des systèmes agricoles face aux risques climatiques, économiques et géopolitiques (ONAGRI[1]).
Elle repose sur quatre piliers indispensables et interdépendants:
- La disponibilité: c’est la présence physique des aliments en quantité suffisante, peu importe d’où vient cette disponibilité ou qui la produit (production national et importations).
- L’accessibilité: la capacité économique (pouvoir d’achat) et physique (possibilité concrète d’atteindre les lieux d’approvisionnement et de disposer des infrastructures nécessaires) des ménages d’acquérir les aliments.
- L’utilisation: la qualité sanitaire et nutritionnelle des aliments consommées
- La stabilité ou la durabilité: la garantie que les trois piliers précédents sont maintenus face aux chocs économiques et climatiques. Autrement dit, une population est en situation de sécurité alimentaire lorsque son accès à une alimentation suffisante, saine et nutritive est garanti de manière continue, sans risque de perturbation.
Dans le cas de la Tunisie, classée 62ᵉ sur 113 pays selon la dernière édition du Global Food Security Index (GFSI), la mise en œuvre des quatre piliers de la sécurité alimentaire demeure principalement assurée par les ministères sectoriels concernés, dans le cadre des attributions et missions qui leurs sont conférées.
S’agissant du MARHP[2], sa mission fondamentale recouvre pour l’essentiel le pilier de la disponibilité alimentaire, assurée par la production nationale, ainsi qu’une part substantielle du quatrième pilier, relatif à la durabilité notamment la pérennité des systèmes de production et la stabilité des filières agricoles. En revanche, la composante de la disponibilité reposant sur la solidité des approvisionnements extérieurs (sauf pour les céréales), de même que la garantie de l’accès, relèvent de la compétence d’autres ministères notamment celle de commerce.
Quant au troisième pilier, relatif à l’utilisation des aliments, son pilotage revient principalement au ministère chargé de la santé, dont l’action s’organise autour de quatre axes: la lutte contre la malnutrition et les carences nutritionnelles, la surveillance sanitaire des denrées alimentaires à travers l’INSSPA[3], l’éducation nutritionnelle des populations et la sécurité sanitaire des consommateurs. Le MARHP demeure un acteur de premier plan dans ce registre, notamment à travers le contrôle de la qualité sanitaire des produits et intrants agricoles et l’exercice des contrôles phytosanitaire et vétérinaire.
Cette répartition sectorielle des responsabilités n’est pas sans incidence sur l’efficacité de la sécurité alimentaire au niveau local. Dans certaines zones rurales ou enclavées du territoire tunisien, l’éloignement des marchés de gros, l’insuffisance des infrastructures de transport et les dysfonctionnements des circuits de distribution limitent l’accessibilité physique aux denrées alimentaires, indépendamment même de leur disponibilité agrégée à l’échelle nationale. Il en résulte que l’amélioration du réseau routier, le développement de marchés de proximité et le renforcement des chaînes logistiques constituent des leviers d’action déterminants pour consolider la sécurité alimentaire.
D’autant plus, les différents ministères emploient des instruments parfois divergents dans la réalisation de la sécurité alimentaire. Le MARHP vise principalement à garantir une production nationale suffisante et durable, en renforçant la résilience des acteurs des filières agricoles face aux fluctuations climatiques et aux aléas des marchés, tout en assurant des revenus stables et rémunérateurs aux producteurs. En revanche, le ministère du Commerce cherche avant tout à garantir l’accès des consommateurs à des denrées alimentaires à des prix abordables, notamment dans un contexte marqué par le faible pouvoir d’achat des ménages tunisiens. Ainsi, pour atteindre cette fin, le ministère mobilise divers instruments d’intervention tels que le plafonnement des prix (cas des fruits et légumes, œuf de consommation, viande blanche…), la politique des prix administrés (lait) ou encore le recours à l’importation (cas de la pomme de terre). Toutefois, lorsque ces interventions sont mises en œuvre de manière insuffisamment coordonnée, elles peuvent engendrer des distorsions de marché, réduire la rentabilité des activités agricoles et par conséquent, compromettre la durabilité économique des producteurs ainsi que la résilience du secteur agricole dans son ensemble.
Toutefois, il convient de distinguer la disponibilité alimentaire, en tant que pilier de la sécurité alimentaire, de la notion d’autosuffisance alimentaire. La disponibilité alimentaire désigne l’existence, à l’échelle nationale ou locale, des quantités suffisantes de denrées alimentaires pour répondre aux besoins de la population. Elle peut être assurée par la production nationale, par les importations ou par une combinaison des deux. En revanche, l’autosuffisance alimentaire correspond à une situation dans laquelle la consommation nationale d’un produit donné est intégralement couverte par la production nationale, y compris par la production locale des intrants et des facteurs de production nécessaires à son obtention. Ainsi, alors que la disponibilité alimentaire se concentre sur le résultat final en termes d’approvisionnement, l’autosuffisance alimentaire met l’accent sur l’origine nationale de l’ensemble de la chaîne de production.
La souveraineté alimentaire comme cadre politique de la sécurité alimentaire
La souveraineté alimentaire introduit une condition théorique majeure: elle pose comme condition préalable que l’atteinte durable des quartes piliers de la sécurité alimentaire passe nécessairement par l’autonomie politique. Ainsi elle est définie comme «le droit des peuples, de leurs Etats ou Unions à définir leur politique agricole et alimentaire».
La souveraineté alimentaire ne se substitue pas au concept de sécurité alimentaire. En effet, elle constitue plutôt un approfondissement politique et démocratique visant à dépasser les limites associées à l’approche essentiellement technocratique de ce dernier. Alors que la sécurité alimentaire se concentre principalement sur la réalisation de ses quatre piliers fondamentaux: la disponibilité, l’accessibilité, l’utilisation et la stabilité des aliments, la souveraineté alimentaire s’intéresse également aux conditions politiques, économiques et institutionnelles qui permettent d’assurer durablement ces objectifs.
Dans cette perspective, la souveraineté alimentaire postule que la garantie effective de ces quatre dimensions ne peut être pleinement assurée que lorsqu’un peuple demeure fortement à l’abris des fluctuations des marchés internationaux, des rapports de force géopolitiques ou des décisions prises par des acteurs extérieurs à son territoire. Elle met ainsi l’accent sur la capacité collective des sociétés à maîtriser les orientations stratégiques de leurs systèmes alimentaires.
Le fondement théorique de la souveraineté alimentaire repose alors sur une double exigence: Elle vise la réalisation intégrale des objectifs de la sécurité alimentaire à travers ses quatre piliers constitutifs.
Elle ajoute une dimension démocratique fondamentale, à savoir le droit des peuples à définir, orienter et mettre en œuvre leurs propres politiques agricoles et alimentaires en fonction de leurs besoins, de leurs ressources et de leurs priorités socio-économiques.
Ainsi, la souveraineté alimentaire ne remet pas en cause les objectifs de la sécurité alimentaire, mais élargit son cadre d’analyse en intégrant les questions de pouvoir, de gouvernance et de détermination collective.
Les modalités concrètes du pouvoir de décision des peuples
En théorie politique, le pouvoir de décision de peuple se déploie à travers trois principaux levier:
La démocratie participative: les citoyens/contribuables participent à la prise de décision publique par l’intermédiaire des représentants élus démocratiquement au sein des assemblées parlementaires. Ces représentants sont chargés de concevoir et de mettre en œuvre des politiques fondées sur des programmes répondant aux aspirations de la population, notamment en matière de souveraineté alimentaire, tout en mobilisant les ressources et les instruments nécessaires à la concrétisation de cette approche.
La souveraineté juridique et constitutionnelle (l’Etat stratège): le pouvoir populaire s’exprime par la constitutionnalisation du droit à la souveraineté alimentaire et par conséquent l’Etat procure la légitimité nécessaire pour élaborer et mettre en œuvre des politiques publiques visant à garantir la sécurité et l’autonomie alimentaires nationales. Dans cette perspective, l’État peut mobiliser divers instruments juridiques, réglementaires et économiques, même lorsque ceux-ci s’écartent de certaines orientations promues par les accords de libre-échange. Ces instruments peuvent notamment inclure l’instauration des barrières tarifaires et non tarifaires, l’application massive des normes techniques spécifiques, ainsi que la mise en place de mécanismes de soutien direct aux producteurs nationaux afin de préserver la viabilité du secteur agricole et de renforcer la résilience du système alimentaire.
Les pratiques de consommation et de production: Le pouvoir populaire s’exerce également à travers ces pratiques, qui orientent l’évolution du système alimentaire. Cette forme d’expression repose sur le renforcement institutionnel des circuits courts et des structures coopératives (SMSA et UCPA : cas de la Tunisie), en particulier au sein des maillons de production, afin de favoriser une meilleure répartition de la valeur ajoutée et une plus grande autonomie des producteurs. Elle implique également des choix collectifs relatifs aux modèles de production agricole, notamment la promotion de l’agroécologie, la préservation des savoirs locaux et l’utilisation des semences autochtones. Ces orientations participent à la construction d’un système alimentaire plus résilient, durable et conforme aux principes de la souveraineté alimentaire.
Nizar Aloui
Expert en politique agricole
Notes
1) Observatoire Nationale de l’Agriculture
2) Ministère de l’Agriculture, des Ressources Hydrauliques et de la Pêche
3) Instance Nationale de la Sécurité Sanitaire des Produits Alimentaires
- FAO
- ONAGRI
- https://viacampesina.org
- Souveraineté alimentaire et sécurité alimentaire mondiale: Vers une cohérence mult échelles/ Catherine Laroche-Dupraz

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