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Filière oléicole en Tunisie : Analyse des prix et des flux d’exportation durant la campagne 2024-2025

Par Nizar Aloui, Expert en politique agricole


I. Synthèse exécutive

La campagne oléicole tunisienne 2024/2025 révèle une tension structurelle fondamentale entre les dynamiques de la production et les comportements d’exportation:


les quantités les plus importantes ont été écoulées durant la période de prix les plus bas, engendrant un manque à gagner significatif pour la filière nationale.


Le prix moyen pondéré de la campagne s’établit à 13,39 DT/kg, masquant une forte disparité entre les 16,24 DT/kg atteints en novembre-décembre 2024 et les niveaux planchers de 12,34 DT/kg enregistrés en janvier 2025.


Sur les 268,6 milliers de tonnes exportées au total (sur les 11 mois), près de 43% ont été vendues entre Janvier et Mars 2025, précisément durant la fenêtre de prix minimaux.


Ce paradoxe, volumes élevés couplés à des prix bas, traduit un comportement d’exportation pro-cyclique non régulé, caractérisé par une pression de liquidité en début de campagne et une capacité de stockage insuffisante chez les opérateurs privés et notamment les producteurs primaires.


En comparaison, l’Espagne, premier exportateur mondial, maintient un rythme mensuel régulier d’environ 82.000 tonnes, voire l’intensifie en avril (88.000 T) lorsque les prix se raffermissent.


Face à cette défaillance de marché, une intervention contra-cyclique de l’ONH s’impose.


Le mécanisme proposé s’articule sur l’achat et le stockage public durant les mois de Décembre à Février, à un prix supérieur d’au moins 1 DT/kg aux cours du marché international et qui vise à créer un plancher de prix effectif, à réduire les exportations à bas coût et à reconstituer une réserve stratégique déstockable lors de la remontée des prix printanière.


Cette note en détaille les fondements analytiques et les modalités opérationnelles recommandées.

II. Analyse des prix – Campagne 2024/2025

II.1 Tableau synthétique des prix pondérés

Nos calculs d’après les données de l’ONAGRI

II.2 Dynamique et formation des prix


La structure des prix de la campagne 2024/2025 se décompose en

trois phases distinctes, reflétant les cycles de l’offre mondiale:


Phase I – Héritage de la campagne 2023/2024 (Novembre-Décembre 2024)


Les prix élevés (19 DT/kg en Novembre, 14,75 DT/kg en Décembre) prolongent 

la tendance de la campagne précédente, marquée par une faible récolte méditerranéenne.


Les acheteurs internationaux constituaient encore des stocks de précaution.


Phase II – Choc d’offre de la nouvelle récolte (Janvier-Mars 2025)


L’afflux de la nouvelle production tunisienne, conjugué à l’arrivée de la récolte espagnole et italienne, déclenche un repli marqué des prix vers 12,34-12,75 DT/kg.


La concurrence entre exportateurs locaux pour placer rapidement les volumes amplifie la baisse.


Phase III – Transition hémisphérique etraffermissement (Avril-Septembre 2025)


Le tarissement progressif des stocks de l’hémisphère nord et l’attente de la nouvelle récolte sud-américaine (Argentine, Chili) permet une légère remontée des prix vers 13,25-13,75 DT/kg, malgré des volumes d’exportation plus faibles.


Le différentiel de prix entre la Phase I et la Phase II (≈ -3,5 DT/kg en l’espace de 6 semaines) représente le cœur du problème économique identifié dans cette note: c’est précisément sur cette fenêtre que se concentre l’essentiel des volumes exportés, entraînant une perte de valeur substantielle pour l’économie nationale.


III. Évolution des quantités exportées 2024/2025

III.1 Tableau détaillé des exportations mensuelles


Note :Les mois surlignés (janvier-mars 2025) correspondent à la période de bradageidentifiée.

 Nos calculs d’après les données de l’ONAGRI

III.2 Paradoxe volumes-prix: le syndrome du bradage de début de campagne


L’analyse des données mensuelles révèle un paradoxe structurel caractéristique des marchés agricoles peu régulés:


la concentration des exportations aux prix les plus bas.

       Nos calculs d’après les données de l’ONAGRI

III.3 Comparaison Tunisie / Espagne – Le contre-exemple espagnol


La comparaison avec le comportement exportateur espagnol est instructive.


Alors que la Tunisie enregistre une chute de 33% de ses volumes en Avril par rapport à Mars, l’Espagne intensifie ses exportations en Avril 2025 (88.000 T contre une moyenne de 82.000 T/mois sur Novembre-Mai), profitant exactement de la hausse saisonnière des prix.


◆ Facteur structurel 1 – Capacité de stockage


Les grandes coopératives espagnoles et les groupes oléicoles intégrés verticalement disposent de capacités de stockage massives (cuves inox de grande capacité), leur permettant d’arbitrer les prix dans le temps.


Facteur structurel 2 – Accès au financement


Le système bancaire espagnol offre des facilités de crédit agricole sur stocks (warehouse receipt financing), permettant aux producteurs de ne pas brader leur production pour couvrir leurs besoins de trésorerie immédiats.


◆ Facteur structurel 3 – Organisation professionnelle


Les interprofessions espagnoles (Anierac, Infaoliva) jouent un rôle de coordination et d’information de marché, évitant les comportements de troupeau à la baisse.


IV. Analyse des risques pour la filière

V. Recommandations de politique de soutien

V.1 Mécanisme d’intervention proposé pour l’ONH


Sur la base de l’analyse des données de la campagne 2024/2025, le mécanisme d’intervention suivant est recommandé:


1. Fenêtre d’intervention

Décembre – Janvier – Février


Intervenir durant les 3 mois où la pression à l’exportation est la plus forte et les prix les plus bas.


Ces 3 mois concentrent historiquement la moitié du volume annuel exporté lors des phases non régulées.


2. Prix d’intervention

Cours de marché + 1 DT/kg minimum


Le différentiel de 1 DT/kg doit être suffisamment incitatif pour détourner l’offre vers le stockage public, sans créer une distorsion excessive.


Pour la campagne de référence, cela aurait représenté un prix d’achat ONH de 13,34-13,75 DT/kg durant la phase plancher (vs 12,34-12,75 DT/kg au marché).


3. Volume cible de stockage

50% de la propension mensuelle à exporter (Déc-Jan-Fév)


Sur la base des données 2024/2025, les exportations de Décembre-Janvier-Février ont totalisé environ 108,4 mille tonnes.


Un stockage de 50% représenterait 54 mille tonnes, soit un investissement de l’ONH d’environ 720-750 MDT (aux prix d’intervention).


Ce volume est suffisant pour exercer une pression à la hausse effective sur les prix de marché.


4. Fenêtre de déstockage optimal 

Avril – Juin (prix en remontée)


La vente des stocks publics doit être programmée entre Avril et Juin, lorsque les prix de marché se raffermissent (13,25-13,75 DT/kg) après le tarissement des récoltes de l’hémisphère nord.


Pour la campagne 2024/2025, cette stratégie aurait généré un gain net de 50-80 MDT sur le stock d’intervention, tout en améliorant les recettes globales d’exportation de la filière.

V.2 Comparaisons internationales


Des mécanismes d’intervention similaires existent dans d’autres pays producteurs:


  • Espagne (ENESA/FEGA)

Le Fonds Espagnol de Garantie Agricole dispose de mécanismes de prêts sur stocks qui permettent aux coopératives de reporter leurs ventes.


Le secteur coopératif espagnol stocke entre 20 et 30% de la production annuelle lors des pics d’offre.


  • Italie (ISMEA)

L’Institut des Services pour le Marché Agricole Alimentaire finance des crédits de stockage à taux bonifiés pour les groupements d’huile d’olive, permettant une régulation de l’offre sur les marchés.


  • Grèce (ELGA)

L’agence agricole grecque intervient ponctuellement sur les marchés de l’huile d’olive lors de crises de prix, avec un mécanisme de rachat partiel d’urgence.

VI. Conclusion et perspectives 2025/2026

La campagne 2024/2025 constitue un cas typique du «syndrome de bradage de début de campagne» qui affecte structurellement la filière oléicole tunisienne.


La combinaison d’une pression de liquidité chez les producteurs, d’une capacité de stockage insuffisante et d’un marché non régulé entraîne une distribution inefficiente des volumes dans le temps, au détriment des recettes nationales d’exportation.


L’intervention de l’ONH, telle que proposée dans cette note, ne constitue pas une distorsion de marché mais une correction d’une défaillance de marché avérée.


En créant un plancher de prix effectif et en redistribuant temporellement l’offre, l’ONH peut améliorer significativement les recettes globales de la filière tout en réalisant un gain financier sur ses opérations de stockage.


Pour la campagne 2025/2026, il est recommandé d’engager dès octobre 2025 les préparatifs opérationnels du mécanisme (identification et sécurisation des capacités de stockage, mobilisation budgétaire, définition des modalités contractuelles avec les opérateurs), afin que l’intervention puisse démarrer dès le mois de décembre 2025.


Une évaluation rigoureuse de l’impact du mécanisme en fin de campagne 2025/2026 permettra d’ajuster les paramètres (niveau du prix d’intervention, volumes cibles, fenêtre temporelle) pour les campagnes suivantes, dans une logique d’apprentissage itératif de la politique économique sectorielle.


Bibliographie


  • ONAGRI
Nizar Aloui
Expert en politique agricole


3 Comments

  • Ebdelli Mohamed

    bravo Monsieur, beau travail.
    bonne continuation.

  • Abdallah Saoudi

    Bravo si Nizar bon courage et bonne continuation.

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