Élevage en Tunisie: reconstruire le cheptel, mais avec quel modèle?
Par AgroHealth – Entre sécheresse, coût des aliments, recul des troupeaux et pression sur les filières lait et viandes rouges, l’élevage tunisien traverse une période critique. Le nouveau plan 2026-2030 veut reconstruire le cheptel et renforcer la production. Mais le véritable défi est ailleurs: construire un élevage capable de produire dans une Tunisie plus chaude, plus sèche et confrontée à une forte pression sur ses ressources.
L’élevage n’est pas seulement une activité agricole. Il est au cœur de la sécurité alimentaire, de l’économie rurale et de l’équilibre des territoires. En Tunisie, il représente aussi un lien essentiel entre les cultures, les parcours, les sols, l’alimentation humaine et les revenus des agriculteurs.
Or ce système s’est progressivement fragilisé.
Un cheptel qui a fortement diminué
Les dernières données détaillées disponibles montrent une contraction importante du cheptel. Entre 2016 et 2022, les effectifs sont passés d’environ 685 800 à 388 000 bovins, de 6,486 millions à 4,637 millions d’ovins, et de 1,199 million à 922 000 caprins.
La baisse est particulièrement préoccupante pour les bovins, directement liés à la production laitière et à une partie de la production de viande.
Les données plus récentes doivent toutefois être interprétées avec prudence : le suivi statistique du cheptel n’est pas encore aussi précis que nécessaire. L’ONAGRI estime notamment que le cheptel bovin a diminué d’environ 20 %, signe d’une contraction devenue structurelle.
Cette situation pose une question fondamentale: comment reconstruire le cheptel si l’on ne dispose pas d’une photographie suffisamment récente de sa taille, de sa localisation, de sa composition et de son état sanitaire?
La numérisation du suivi des animaux prévue dans la nouvelle stratégie doit précisément répondre à cette faiblesse.
Le lait: une filière stratégique sous pression
La filière laitière illustre particulièrement bien les difficultés de l’élevage tunisien.
Selon l’ONAGRI et l’OEP, la Tunisie a produit environ 1,230 million de tonnes de lait frais en 2025. Mais cette production affiche un taux de croissance annuel moyen de -1,5 % entre 2016 et 2025.
La productivité moyenne d’une vache laitière, toutes races confondues, était de 5 749 kg en 2024. Le prix du lait à la production est, lui, fixé à 1 340 millimes le litre, depuis la dernière révision de novembre 2022.
Le coût de la reconstitution du troupeau est également devenu considérable. Le prix moyen d’une génisse atteignait 7 083 dinars en 2024, avec une progression annuelle moyenne de 9,5 % entre 2015 et 2024.
Ces chiffres montrent que le problème n’est pas simplement celui du nombre de vaches. Il concerne toute l’économie de l’élevage: alimentation, reproduction, génétique, santé animale, prix du lait et revenu de l’éleveur.
Viande rouge: une production qui peine à suivre
La pression se retrouve également dans les viandes rouges.
Les statistiques de l’OEP montrent une production totale de viande rouge inférieure à celle du début des années 2010. En 2010, la production atteignait environ 122 700 tonnes. Elle était tombée à 105 560 tonnes en 2023, avant de remonter à environ 110 510 tonnes en 2024.
Les différentes espèces jouent un rôle complémentaire. En 2010, la production était composée notamment de 55 800 tonnes de viande bovine, 50 000 tonnes de viande ovine et 9 400 tonnes de viande caprine. Les données de l’OEP montrent l’importance persistante des ovins dans l’approvisionnement national.
La diminution de l’offre nationale intervient alors que les coûts de production augmentent et que la demande reste importante. Le résultat est visible sur les marchés : l’animal vivant devient de plus en plus cher, mettant à rude épreuve les éleveurs comme les consommateurs.
Pourquoi le cheptel recule-t-il?
La crise actuelle n’a pas une seule cause.
La première est climatique. Plusieurs années de sécheresse ont réduit les pâturages et les ressources fourragères. Lorsque les pluies diminuent, l’éleveur doit acheter davantage d’aliments pour maintenir ses animaux.
Le mécanisme est simple:
Moins de pluie → moins de fourrage → hausse des coûts → baisse de la rentabilité → vente des animaux → diminution du cheptel.
La hausse des prix des matières premières agricoles et la dépendance à certains aliments importés ont accentué cette pression.
À cela s’ajoutent les difficultés d’accès au financement, les problèmes de collecte et de commercialisation du lait, les charges vétérinaires et la faiblesse des marges.
Pour certains éleveurs, vendre une vache ou des brebis n’est plus seulement une décision économique: c’est parfois une manière de survivre.
Mais chaque reproductrice vendue représente aussi une perte pour la capacité de production future.
Le fourrage au cœur de la bataille
Il est difficile de parler de reconstruction de l’élevage sans parler de fourrage.
L’OEP suit notamment la production fourragère nationale. Pour la campagne 2024-2025, les données disponibles font apparaître une progression de plusieurs productions fourragères par rapport à la campagne précédente. Mais le défi reste considérable.
La Tunisie doit produire davantage d’aliments pour ses animaux tout en économisant l’eau.
C’est ici que l’intégration entre agriculture et élevage devient essentielle.
Les pailles, sous-produits céréaliers, résidus d’olivier, légumineuses et autres ressources agricoles peuvent être mieux valorisés. Les rotations intégrant des cultures fourragères peuvent également contribuer à nourrir les animaux tout en améliorant la fertilité des sols.
L’élevage de demain devra donc être pensé avec les cultures et non à côté des cultures.
Un plan 2026-2030 pour reconstruire
Face à cette situation, le ministère de l’Agriculture a présenté en juillet 2026 un plan de relance de l’élevage pour la période 2026-2030. Il repose sur quatre orientations principales: reconstitution des troupeaux bovins et des petits ruminants, développement des ressources fourragères, numérisation du suivi du cheptel et renforcement de la santé animale.
Cette orientation s’inscrit dans une stratégie agricole plus large visant, à l’horizon 2030, à améliorer la productivité, renforcer l’autonomie alimentaire du bétail à partir de ressources locales, développer la couverture sanitaire et moderniser le suivi du secteur.
La reconstruction du cheptel constitue donc une priorité nationale.
Mais elle ne pourra réussir que si elle s’accompagne d’une reconstruction de l’environnement économique et écologique de l’élevage.
Quel élevage pour la Tunisie de demain?
La question essentielle n’est peut-être pas : combien d’animaux voulons-nous ?
Elle est plutôt : quel animal voulons-nous élever et avec quelles ressources ?
La Tunisie doit probablement rechercher un modèle davantage adapté à son climat.
Les races locales et les croisements adaptés aux conditions tunisiennes méritent une attention particulière. La génétique ne doit pas être évaluée uniquement sur la quantité maximale de lait ou de viande produite, mais aussi sur la résistance à la chaleur, l’efficacité alimentaire, la rusticité et l’adaptation aux ressources disponibles.
L’OEP dispose déjà de programmes d’amélioration génétique concernant les bovins, ovins, caprins et camélins, avec notamment l’identification animale, le contrôle des performances et la reproduction.
Les camélidés offrent d’ailleurs une piste intéressante pour les régions arides. L’OEP estime que la filière cameline peut contribuer à environ 4 000 tonnes de viande rouge et valoriser près de 1,2 million d’hectares de parcours désertiques et de zones salées, difficilement exploitables par d’autres espèces.
Produire plus avec moins d’eau
Le changement climatique impose également de revoir les indicateurs de performance.
Demain, il ne suffira plus de demander combien de litres de lait produit une vache.
Il faudra également se demander: combien d’eau et de fourrage faut-il pour produire un litre de lait?
Cette approche pourrait favoriser un élevage plus résilient, utilisant mieux les ressources locales. La même logique vaut pour la viande.
Un élevage durable en Tunisie devra rechercher le meilleur équilibre entre productivité, consommation d’eau, alimentation, santé animale et revenu de l’éleveur.
Santé animale: investir avant la crise
La santé animale constitue un autre pilier du nouveau modèle.
Vaccination, prévention, surveillance épidémiologique, identification des animaux, biosécurité et accès aux services vétérinaires doivent être renforcés.
La santé animale n’est pas seulement une question sanitaire. Elle est directement liée à la productivité et au revenu.
Un animal malade produit moins, se reproduit moins et coûte davantage.
La prévention doit donc devenir une composante centrale de la politique d’élevage.
Reconstruire le cheptel, mais aussi l’éleveur
La réussite du plan 2026-2030 dépendra finalement d’un acteur: l’éleveur.
Sans revenu suffisant, sans accès au financement, sans alimentation abordable et sans visibilité sur les prix, il sera difficile de convaincre les jeunes générations de reprendre les exploitations.
La Tunisie doit donc considérer l’éleveur comme un véritable investisseur dans la sécurité alimentaire nationale.
Soutenir une exploitation d’élevage, ce n’est pas seulement soutenir un agriculteur. C’est préserver une production de lait, de viande, du fumier, des emplois ruraux et une activité économique dans les territoires.
Le véritable défi des cinq prochaines années
La Tunisie a désormais une occasion de transformer la crise actuelle en nouvelle étape pour son agriculture.
Le plan 2026-2030 peut permettre de reconstruire les troupeaux, mais cette reconstruction devra être accompagnée d’une meilleure production fourragère, d’une gestion plus efficace de l’eau, d’une génétique adaptée, d’un système sanitaire renforcé et d’un meilleur suivi numérique.
Il faudra surtout éviter de reconstruire demain le même modèle qui a conduit à la fragilisation d’aujourd’hui.
L’objectif ne devrait donc pas être seulement de retrouver les animaux perdus.
Il devrait être de construire un élevage plus autonome, plus résilient, plus économe en eau, plus rentable pour l’éleveur et mieux adapté au climat tunisien.
Car derrière chaque vache, chaque brebis, chaque chèvre ou chaque dromadaire se trouve une partie de la sécurité alimentaire du pays.
Reconstruire le cheptel tunisien, c’est finalement reconstruire une partie de l’avenir agricole de la Tunisie.
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