Dr Fatma Ben Atig: Quand la colonne vertébrale souffre aussi de nos habitudes alimentaires

PUB Chronique Dr Fatma Ben Atig: Quand la colonne vertébrale souffre aussi de nos habitudes alimentaires Par Dr Fatma Ben Atig. AHU en neurochirurgie – Ce que nous mangeons influence directement la santé de notre dos. Inflammation chronique, carences nutritionnelles, obésité ou déséquilibre du microbiote intestinal: les neurosciences révèlent aujourd’hui les liens étroits entre alimentation et pathologies rachidiennes. Une dimension encore trop souvent négligée dans la prise en charge des douleurs vertébrales. Chaque jour, des dizaines de patients franchissent la porte des consultations de neurochirurgie, de rhumatologie ou même des services d’urgence pour des rachialgies, des lombalgies, des cervicalgies ou des sciatiques rebelles. Beaucoup ont déjà essayé la kinésithérapie, les antalgiques, les infiltrations ou encore certaines approches complémentaires comme l’acupuncture, le tai-chi ou le Pilates. Pourtant, une question demeure rarement posée: «Que mangez-vous?» En tant que neurochirurgienne, je suis de plus en plus convaincue — et les données scientifiques le confirment — que notre alimentation joue un rôle majeur dans la santé de la colonne vertébrale. Cette influence ne relève pas de l’anecdote: elle repose sur des mécanismes biologiques précis, documentés et, surtout, modifiables. «Et si l’un des meilleurs moyens de protéger votre rachis se trouvait dans votre assiette?» Une colonne vertébrale vivante aux besoins nutritionnels spécifiques La colonne vertébrale est bien davantage qu’un simple empilement de vertèbres. Elle est constituée de 33 vertèbres, de disques intervertébraux, de ligaments, de muscles ainsi que de racines nerveuses sensitives et motrices. Le disque intervertébral, véritable amortisseur naturel composé principalement d’eau et de collagène, possède une vascularisation très limitée. Il dépend essentiellement de la diffusion des nutriments provenant des structures osseuses adjacentes. Une alimentation pauvre en eau, en vitamines et en micronutriments essentiels — calcium, magnésium, vitamine D, vitamine C ou oméga-3 — et riche en sucres raffinés ou en produits ultra-transformés peut ainsi priver ces tissus des éléments indispensables à leur fonctionnement. L’inflammation chronique: le chaînon manquant L’un des concepts clés à comprendre est celui de l’inflammation chronique de bas grade. Contrairement à l’inflammation aiguë, qui apparaît rapidement en réponse à une agression puis disparaît avec la guérison, l’inflammation de bas grade est discrète, silencieuse et persistante. Au fil des années, elle favorise la dégradation des tissus et contribue au développement de nombreuses maladies chroniques. Certains régimes alimentaires présentent un caractère fortement pro-inflammatoire : aliments ultra-transformés, sucres raffinés, excès de graisses saturées ou acides gras trans. Ces aliments stimulent la production de cytokines pro-inflammatoires, telles que l’interleukine-6 ou le TNF-alpha, qui peuvent accélérer la dégradation des structures vertébrales. À l’inverse, les régimes anti-inflammatoires, notamment le régime méditerranéen, riches en fibres, en antioxydants, en polyphénols et en oméga-3, sont associés à une diminution des marqueurs inflammatoires et à une amélioration des douleurs chroniques. «L’alimentation peut devenir un véritable traitement de fond pour préserver la santé du dos.» Obésité et surpoids: au-delà de la surcharge mécanique L’obésité constitue un facteur de risque majeur des pathologies rachidiennes : discopathies, hernies discales, sténoses canalaires ou fractures vertébrales. Cependant, l’impact du surpoids ne se limite pas à une simple surcharge mécanique. Le tissu adipeux, en particulier la graisse viscérale, se comporte comme un véritable organe endocrinien. Il sécrète diverses substances inflammatoires qui entretiennent un état inflammatoire chronique, favorisant la dégénérescence discale, l’altération du remodelage osseux et la fragilisation des structures ligamentaires. Vitamine D, calcium et magnésium: le trio indispensable La vitamine D En Tunisie comme dans de nombreux pays européens, la carence en vitamine D demeure largement sous-estimée. Cette vitamine joue un rôle essentiel dans l’absorption du calcium et la minéralisation osseuse. Une carence prolongée peut conduire à une ostéoporose vertébrale silencieuse, parfois révélée brutalement par une fracture. La vitamine D possède également des propriétés anti-inflammatoires et immunomodulatrices. Certaines études suggèrent par ailleurs que les cellules du disque intervertébral possèdent des récepteurs spécifiques à cette vitamine, laissant supposer un rôle potentiel dans le maintien de l’intégrité discale. Enfin, elle contribue au bon fonctionnement musculaire. Une carence peut entraîner une faiblesse des muscles profonds du tronc, indispensables à la stabilité vertébrale. Le calcium et le magnésium Le calcium demeure le principal constituant minéral de l’os. Le magnésium participe quant à lui au métabolisme osseux, à la transmission nerveuse et à la contraction musculaire. Un apport suffisant contribue au bon fonctionnement des muscles paravertébraux et peut aider à réduire les tensions musculaires associées aux douleurs rachidiennes. Les noix, les légumineuses, les légumes verts et certaines eaux minérales riches en magnésium constituent des sources particulièrement intéressantes. Le microbiote intestinal: un acteur inattendu de la santé du rachis Les recherches récentes mettent en lumière le rôle du microbiote intestinal dans la santé vertébrale. Cet écosystème complexe de milliards de micro-organismes, fortement influencé par l’alimentation, agit sur la réponse inflammatoire par l’intermédiaire de l’axe intestin-cerveau-rachis. Une alimentation pauvre en fibres et riche en additifs alimentaires peut altérer cet équilibre et favoriser une augmentation de la perméabilité intestinale. Cette situation facilite le passage de substances inflammatoires dans la circulation sanguine, contribuant à l’« endotoxémie métabolique », phénomène susceptible d’intensifier et de prolonger les douleurs rachidiennes. Ce que je recommande à mes patients Naturellement, mon premier rôle est chirurgical. Cependant, opérer un patient dont les habitudes alimentaires demeurent inchangées revient parfois à ne traiter qu’une partie du problème. C’est pourquoi j’intègre désormais une évaluation sommaire des habitudes alimentaires dans ma pratique clinique. Mes principales recommandations sont : Consommer des poissons gras deux à trois fois par semaine ; Augmenter la consommation de fruits et de légumes colorés ; Réduire les sucres ajoutés et les produits ultra-transformés ; Assurer des apports suffisants en calcium ; Contrôler le statut en vitamine D et supplémenter si nécessaire ; Maintenir une hydratation adéquate. Les disques intervertébraux étant composés de 70 à 80 % d’eau, l’hydratation demeure un élément essentiel de leur fonctionnement. «Opérer un patient sans modifier les facteurs alimentaires qui entretiennent la maladie revient parfois à ne traiter qu’une partie du problème.»